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TEXTE 1/3
« Lettre à mon fils » s’il avait subi le même sort que Guy
Môquet
Mon cher enfant, mon bien-aimé fils,
Ta lettre m’a bouleversée jusqu’au
tréfonds de mon âme de maman.
Ce petit morceau de papier avec ton
écriture est la dernière chose qui me soit parvenue de toi.
Je voudrais que tu saches le poids du
chagrin que je porte au fond de mon cœur depuis ton exécution,
dans quels abîmes j’ai été plongée, seule avec ce drame qui a
brisé mon espérance légitime et ma foi en l’homme!
Ma pensée toute entière s’est enfoncée
dans une tristesse infinie, une dépression aussi profonde que la
plus sombre des vallées de notre planète, celle dont le torrent
de larmes arrachées au ciel ne voit jamais le soleil. J’ai lu et
relu ta lettre tant et tant de fois ! Elle était l’ultime
expression de ta vie! Chaque fois, je t’imaginais encore vivant
au moment où tu l’écrivais dans la cellule de ta prison.
Vivant encore ! Vivant quand tout est
encore possible ! Moi, je t’avais donné la vie. Les hommes qui
t’ont condamné te l’ont repris. Ils ignoraient le don et la
grâce. Ils méprisaient le miracle vivant. Faire le deuil de
cette ignoble histoire m’a été impossible. Comment consoler le
ciel et la terre ?
N’est-ce pas une pure folie, la guerre qui
t’a arraché brutalement à ma tendre affection ?
Est-il possible d’accepter à jamais
l’injuste sentence de mort qu’ils t’ont infligée ?
Est-il possible de penser à jamais que la
vengeance est bénéfique et que la peine de mort est une punition
juste ? Quelles sortes d’esprits peuvent légitimer cela ?
Est-il possible de ressasser
inlassablement les méfaits de cet horrible déchaînement de
circonstances qui m’a privée de ta chère présence et de ton
soutien de fils aimant ?
Accepter tout cela serait le ranimer sans
cesse et le cautionner. Mon cher fils, cela m’est impossible.
J’ai le devoir de dénoncer les bourreaux qui ont fait de toi
leur victime alors que tu n’étais encore qu’un enfant. Ils t’ont
privé de tous tes droits, ils t’ont sacrifié à leur cause : la
terreur.
Je n’ai pas eu le droit de te voir pour
t’embrasser sur les deux joues et sur le front pour te bénir, je
n’ai pu ni te serrer entre mes bras une dernière fois ni te dire
adieu.
Au fil des années qui se sont écoulées
depuis cette date terrible, personne ni rien n’a permis à la
mère blessée que je suis d’épuiser sa douleur. Elle est ancrée
au fond de moi à jamais.
J’aurais voulu prier les hommes de te
laisser en vie. Je prie aujourd’hui pour les hommes afin qu’ils
se réveillent, sortent de leur torpeur et de leur violence, et
qu’ils respectent la vie qui a été formée, transformée et
nourrie dans le ventre de leur mère.
Accepter tant de privations, d’injustices
et d’interdictions, tant de renoncements, tant de traumatismes
sans me révolter intérieurement, sans exprimer ma souffrance,
sans dire au monde ma douleur, sans lui dévoiler son inhumanité,
accepter tout cela en silence et passivement me condamnerait à
demeurer pour toujours l’otage de ces ignominies, l’esclave
inculte d’une culture de la haine.
La haine est une émotion destructrice.
Elle emporte tout sur son passage dans un tourbillon de pensées,
de paroles et d’actes malfaisants.
Comment ai-je pu survivre à cet horrible
jour, le 22 octobre ? Par la révolte, mon fils !
La révolte ! Mon courage n’a pas été
d’accepter « courageusement » ta mort comme tu me l’écrivais, ni
de me résigner.
Non, mon cher fils, mon vrai courage a été
la révolte, la révolte des esclaves, la révolte des gens soumis
et qui n’en peuvent plus de subir, de supporter des injustices.
J’ai appris peu à peu à devenir une femme
libre, insoumise ! Et je le suis plus que jamais aujourd’hui en
2007 car un nouveau président de la république vient raviver
notre tragédie familiale en utilisant ta lettre comme un objet
de culte et de culture. Elle ne peut avoir cette vocation. Et je
suis à nouveau révoltée.
Oui ! Mon enfant ! L’énergie de mon cœur
qui bat a servi la révolte profonde et salvatrice qui a surgi en
moi pour me donner le courage indéracinable d’émerger de ce
cauchemar, de sa violence, et pour continuer à vivre.
La révolte des esclaves qui refusent
l’indignité pour eux-mêmes et pour leurs enfants !
J’ai appris à transformer peu à peu ma
révolte interdite et silencieuse pour ne pas me perdre dans les
désordres de la folie, et parce que mon autre enfant avait
besoin de moi.
Il existe un mot que j’ai appris à
comprendre, un mot que j’ai dû apprendre à aimer, à faire mien
pour qu’il résonne inlassablement au fond de moi-même, auquel
j’ai dû donner du sens pour ne pas sombrer définitivement dans
l’amertume, la rancoeur et le désespoir.
C’est le plus beau mot de ma langue
maternelle : Liberté ! Ma liberté de mère, ma liberté de femme,
je les ai conquises pour dire « plus jamais cela » !
Mon bel enfant, tu étais le premier de mes
fils, un amour d’enfant, un frère aîné tant aimé.
Tu es venu au monde parce que j’ai aimé un
homme, ton père, d’un amour sincère et profond et parce que j’ai
aimé de toutes mes forces vives la Vie.
Tu es né de ma chair et de cet amour qui
portait en mon sein toutes les promesses que la Terre peut
engendrer, la grâce d’une expérience vivante, la construction
d’une existence épanouissante remplie de satisfactions, de
plénitude et de joies simples. Tu avais ce droit-là.
Je t’ai accouché comme on dépose en un nid
un trésor. Car tu étais unique. Pour sa maman, chaque enfant est
unique avec ses différences, chaque enfant est irremplaçable.
Je t’ai allaité pour que tu deviennes beau
et fort, que tu sois vif, intelligent, bien équilibré.
Je t’ai vu grandir avec tant de bonheur,
faire tes premiers pas, apprendre à parler.
Je t’ai appris à dire merci et s’il te
plaît, à partager, à donner, à communiquer avec les autres, à
aimer, à te respecter. Je t’ai donné tant d’amour ! J’en avais
encore plein l’outre de mon cœur pour toi, pour toute ta vie.
Je suis très âgée aujourd’hui.
Il y avait un puits d’amour, d’espoir et
de lumière au cœur de ma jeunesse quand je t’ai accouché.
Il y a toujours un puits d’amour, d’espoir
et de lumière au cœur de la jeunesse.
La jeunesse a besoin de l’intense énergie
de la beauté pour construire de manière positive ses relations
avec le monde.
Tes bourreaux ont pillé la tienne pour y
déverser des poisons mortels qui se nomment sacrifice, punition,
sanction, mépris, humiliation, haine, vengeance, rancoeurs avec
tout leur cortège d’idées noires. Ceux qui t’ont mené au poteau
d’exécution ont fait de toi la victime de leur cruauté!
En mon cœur de femme, j’ai pensé que je
t’éduquais pour la vie, pour te voir un jour être le père de mes
petits enfants, pour avoir un jour le bonheur de les voir
naître, grandir et se développer dans la joie, la confiance et
dans la paix.
Puisqu’il est normal que les enfants
devenus adultes accompagnent leurs parents dans la vieillesse,
je pensais que tu me survivrais et que tu serais notre précieux
soutien quand nos forces diminueraient.
Les générations se succèdent les unes aux
autres.
Les enfants succèdent à leurs parents qui
voient naître leurs petits enfants pour qu’ils deviennent un
jour à leur tour des parents.
Il en est ainsi depuis l’aube de
l’humanité pour qu’à travers notre arbre familial, la vie se
soit incarnée jusqu’à toi.
Quelle chance est plus naturelle que celle
de devenir le rameau d’un arbre chargé de beaux fruits, de beaux
enfants qui viennent embellir la diversité créatrice de notre
humanité. Nous devrions savoir que nous sommes riches de nos
différences et apprendre à être dignes et fiers d’incarner cette
humanité !
N’est-ce pas là le programme juste et
cohérent d’une famille qui se ramifie de générations en
générations ?
N’est-ce pas là le programme juste et
cohérent quand on croit en Dieu ? Et quand on n’y croit pas ou
plus, n’est-ce pas là le programme logique de toute la vie
humaine créée par la nature ?
Tu étais, tu es et seras à jamais une part
de moi incarnée pour l’avenir, une fleur de la jeunesse à
laquelle l’humanité dans sa barbarie arrogante et insolente a
osé interdire de produire des fruits. Ton exécution a laissé à
jamais une cicatrice béante aux marques indélébiles sur ta
branche de vie qu’ils ont coupée en pleine poussée de sève
printanière.
Aucun baume ne l’effacera jamais. On
n’efface jamais les assassinats. On peut simplement guérir de la
maladie de la guerre, le choisir librement en puisant dans sa
force intérieure et dans sa capacité à penser.
Mon enfant, dans les traditions, les
habitudes et les lois qui président à la gestion des rapports
humains, l’acceptation et l’institution de la guerre est la pire
de toutes. C’est une anti-relation. Elle brise les liens. Elle
est dirigée contre notre Mère Nature et contre Dieu pour ceux
qui y croient, contre toutes les créatures et contre tout ce qui
s’oppose à l’expansion du pouvoir de quelques personnalités à
l’égo surdimensionné qui n’ont que le culte d’elles-mêmes.
La loi du plus fort par la guerre est
devenue une loi injuste depuis que l’humanité a inventé les mots
liberté et égalité, depuis qu’elle a pensé et écrit la
Déclaration Universelle des droits de la personne humaine.
Avec brutalité et férocité, avec
perversité, la guerre prive des enfants de leurs parents, prive
des parents de leurs enfants, et prive des enfants de leur
légitime aspiration à une vie riche, fructueuse en expériences
et en prises de conscience, à une vie bien remplie. Elle les
prive de leur descendance, rendant définitivement stérile un
rameau de l’arbre de la vie.
La guerre prive beaucoup d’êtres de leur
accomplissement en les traumatisant, en les humiliant, en les
anéantissant, en les mutilant.
Tu as été privé d’un avenir qui pouvait
t’apporter l’expérience et la satisfaction des combats menés non
pas contre les autres, mais contre soi-même pour progresser vers
plus de conscience, de savoir - être et d’amour à recevoir et à
donner.
Aucune mère, et je l’espère, pas même la
femme de l’actuel président de la république française, ne
souhaiterait que son fils bien-aimé subisse le même sort que
toi.
Crois-moi, mon cher fils, j’aurai préféré
ne jamais exister plutôt que de mettre au monde un être à qui la
société a fait subir un sort aussi injuste que le tien, auquel
elle a infligé un châtiment aussi douloureux.
Ne jamais exister plutôt que de te voir
sauvagement exécuté et faire partie du lot innombrable des
sacrifiés.
Notre Mère la Nature ne voulait pas cela.
Dieux les pères ne voulaient pas cela non
plus.
Et moi qui ne crois plus en rien, penchée
sur un désespoir infini, animée de ma libre révolte, puisant
chaque jour dans ma solitude le vrai courage de ma pensée et de
mes paroles, je ne le voulais à aucun prix.
Ce prix du sacrifice, nous l’avons assez
lourdement payé.
Ce prix à la couleur du sang versé, des
larmes, à l’odeur des crimes et des meurtres, toujours réclamé
depuis des siècles et des générations dans la « culture des
hommes entre eux », ce prix-là, je dis qu’il faut refuser de
continuer à le payer.
Il renforce dans la nature humaine son
goût immature pour la tragédie, pour la mort violente mise en
scène et donnée en spectacle, donnée en pâture et en tribut à
l’horreur.
Il nie la générosité de la nature humaine.
Il nous appauvrit spirituellement et exprime nos grandes
pauvretés et misères intellectuelles.
Mon petit, confrontée à mon désespoir et à
ma douleur intime, j’ai été obligée de beaucoup réfléchir depuis
qu’ils t’ont tué.
Continuer à servir passivement la culture
de la guerre, à me taire, je ne le puis plus.
Ce serait accepter d’être amputée à jamais
d’une partie de moi-même, de la condamner à devenir l’ennemie de
l’autre.
Ce serait accepter un désordre social qui
condamne une partie de ses enfants à être sacrifiés, esclaves de
l’autre, une part de soi humiliée, anéantie ou exclue.
Mon cher fils, tu me demandais d’être
courageuse. Mais tu sais bien que le courage vient du cœur. Mon
cœur de mère ne peut pas comprendre ta mort dans des
circonstances si cruelles.
Ils t’ont choisi pour être leur victime,
leur martyr pour l’exemple, et aujourd’hui on voudrait faire de
toi un exemple pour une jeunesse désabusée et désorientée, une
sorte de héros « gardien et sauveur de la culture ancestrale des
pères », du temple des pères sacrificiels.
Tu as cru que devenir un homme, c’était
apprendre le combat, trouver des adversaires pour apprendre la
lutte. Mais pour moi, ta maman, devenir un homme, c’est
apprendre à vivre, apprendre la vie.
Etre un homme, mon fils, c’est être en
vie, donner la vie, la porter et l’aider à s’exprimer dans tout
ce qu’elle a de force et de vitalité, dans tout ce qu’elle a de
créatif.
Comme nous avons tous souffert ! Nous
avons souffert pour nos convictions personnelles. La police de
la république française a emprisonné ton père pour ses opinions
politiques et ses engagements communistes. Elle l’a déporté et
incarcéré en Algérie.
Tu n’as pas pu le supporter, moi et ton
petit frère non plus.
Tu as compris qu’il y avait une atteinte
aux droits fondamentaux de la personne humaine : poursuivre
quelqu’un pour ses idées, son appartenance à une communauté
religieuse ou politique est une faute grave commise par le
gouvernement de notre république car dans sa constitution,
celle-ci garantit à chacun de ses citoyens la liberté de pensée
et d’expression.
Ta révolte nourrie des blessures de
l’adolescence, associée au besoin de sauver ton père et de
partager ses idées, de suivre la voie qu’il avait tracée,
explique tes engagements. Tu as pensé qu’un fils digne de ce nom
doit accepter de reprendre, de transmettre et de défendre
l’héritage du père. Je comprends ton point de vue.
Ta révolte adolescente pouvait-elle servir
à réparer l’injustice et l’affront subi par notre famille ?
Est-il acceptable d’être condamné pour ses
opinions politiques ?
Est-il acceptable d’être désigné comme
otage pour satisfaire la brutalité et la cruauté des autres ?
Je ne peux oublier que c’est l’état
français lui-même qui t’a choisi pour être remis à l’ennemi et
exécuté par les allemands.
Je ne peux oublier que tu as payé de ta
vie une dette à l’état français, une dette injustifiée et
injustifiable.
Je ne peux effacer la dette que cette
république a contractée à mon égard.
Car tu étais ma bénédiction du ciel, mon
espérance portant le futur.
Tu es mort assassiné par la haine des
hommes, dans une guerre où les pires brutalités qu’un homme
puisse infliger à un autre homme se sont exprimées avec un
acharnement morbide et pervers.
Et je ne suis pas encore assez dure avec
tes bourreaux !
Que dis-je, dans une guerre où tout homme
adulte aurait dû se savoir responsable de ta jeunesse, aurait dû
s’interdire d’infliger une sentence de condamné à mort à
l’enfant naïf et innocent qui s’abritait derrière ton
adolescence brisée par les injustices subies.
Et malgré tout cela, tu m’écrivais « Que
ma mort serve à quelque chose ».
Mon cher enfant, quelle est l’utilité du
sacrifice, ce vieux problème de l’humanité avec elle-même ?
Le sacrifice est un crime, un meurtre et
comme tel, punissable par la loi. C’est un héritage tenace de
nos vieilles croyances.
Quelque chose de barbare en nous pense
qu’en sacrifiant une partie de ses fils et ses filles, une
communauté peut se souder, conjurer le sort, vaincre la fatalité
et obtenir des gains, des profits, des grâces, l’estime de quels
dieux mythiques ou modernes ? Nous sommes conditionnés par de
vieilles mentalités, par le vieil homme ignorant et inquiet qui
sommeille en nous. Mais il est temps d’ouvrir les yeux, de se
réveiller, nous créons les réalités.
Vois-tu, mon cher enfant, j’ai traversé
tant d’années chargées de ces souvenirs dramatiques et
terribles ! Il n’y a pas assez de mots pour décrire l’horreur,
le chagrin immense et la tristesse enfouie à jamais au plus
profond de mon cœur de mère, pas assez de mots pour parler de
mes blessures, pour en souhaiter la guérison et en obtenir la
réparation.
Je suis une vieille femme à présent. Mon
grand âge et tout le chemin parcouru depuis que j’ai reçu ta
lettre doivent forcer le respect que la France a contracté à mon
égard.
Et je me sens en plein droit de réclamer à
cet état le paiement du préjudice que j’ai subi en te perdant.
En assassinant mon enfant, on a assassiné
mon cœur de mère et mon espérance de femme.
Cette république peut-elle comprendre
cela ? Elle s’était pourtant constituée sur la reconnaissance
des droits du citoyen et cependant, tous ces droits t’ont été
refusés.
Quelle dette immense est celle de la
France à l’égard de toutes les mères qui ont été privées de ce
droit fondamental : le droit à la vie pour leurs enfants, leur
droit de ne pas être tués, assassinés par la haine des autres.
Quel crime avais-tu commis ?
Celui de jouer au petit soldat comme un
enfant en culottes courtes entraîné malgré lui dans un jeu de
massacre ? Il est vrai que tu avais été habitué à tous ces jeux
de garçons qui ritualisent le combat et en font un acte
d’affirmation et de bravoure.
Sais-tu combien de jeunes comme toi ici et
là dans le monde sont prêts à aller au sacrifice croyant
combattre un ennemi désigné comme la source de tous leurs
malheurs, alors qu’ils ne sont que des victimes sous l’influence
des manipulateurs.
Terroristes pour les uns, combattants pour
la cause pour les autres, en tout cas sacrifiés au désastre
collectif, à la faillite spirituelle de l’humanité, au profit et
pouvoir de quelques gourous, chefs d’état ou maîtres à penser.
A 17 ans et demi, en pleine adolescence,
tu étais encore un enfant mineur.
Avais-tu seulement connu l’amour d’une
jeune fille ? Avais-tu été aimé en retour ?
C’est de tout l’amour, le nôtre et le
tien, que tes bourreaux t’ont privé, oui tes bourreaux, français
et allemands confondus dans le chaos et la lâcheté des guerres !
Cette guerre des adultes irresponsables et
inconscients, cette guerre qui n’était pas la tienne.
Tu n’en avais ni l’âge, ni la
connaissance, ni l’apprentissage, ni l’expérience, ni la
compréhension.
Moi, je t’avais mis au monde pour
apprendre à aimer et tu as été détruit par la violence et par la
haine. Quelle déchirure !
Je suis aujourd’hui intimement convaincue
que l’amour guérit de la guerre, de toutes les guerres, surtout
des guerres que l’on se fait à soi-même.
Je suis intimement convaincue que, pour
devenir un homme plus tard, il faut avant tout étudier le cœur
de l’être humain.
L’homme ne sait pas encore utiliser son
intelligence pour créer, construire et valoriser des relations
humaines créatives et saines, des relations vivantes entre les
peuples, des relations basées sur la confiance et le dialogue,
la reconnaissance mutuelle et l’acceptation du droit que chacun
a de vivre libre et digne.
Libre et digne !
.
Mon cher enfant, je ne pouvais accepter
passivement ton sacrifice sans devenir sacrificielle moi-même.
Tu sais que j’ai été courageuse pour
embellir la vie des miens et pour leur apporter le meilleur avec
ce que j’avais et avec ce que j’étais, mais mon cœur ne pouvait
avoir subi une pareille agression sans dire un jour ce que je
pense vraiment, ce que mon âme a supporté, mon déchirement.
Mon courage est celui de rappeler que tu
es mort assassiné non pour sauver une cause, mais parce que tes
droits n’ont pas été respectés.
Je n’ai pas su te protéger de ce désastre,
ni toi, ni tes camarades qui aviez foi en l’homme, en le
partage, en la construction d’un autre monde plus équitable,
plus juste et dans lequel les richesses seraient mieux
partagées.
Moi qui suis si vielle aujourd’hui, qui ai
survécu malgré mon chagrin, ma tristesse et ma peine, qui ait
survécu au tragique et au drame, je peux dire au monde
d’aujourd’hui le fond de ma pensée.
Il n’est pas bon d’utiliser ton sacrifice
et ton exécution sommaire comme un objet tragique, exemplaire et
libératoire pour une jeunesse à l’énergie désorientée. Mais ce
qui m’épouvante encore davantage, c’est l’utilisation et la
mercantilisation de notre tragédie et de notre douleur, de la
lettre qui nous était destinée, à nous ta chère famille, et
seulement à nous, en faisant d’elle et de toi un produit de
consommation et de marketing avec la production et la vente de
timbres et de carnets frappés à ton effigie.
Et cela, je ne puis le supporter. Je ne
peux supporter que ton exécution serve aujourd’hui de prétexte à
l’affirmation d’un pouvoir politique.
C’est comme si tu étais trahi, exécuté une
deuxième fois.
On a voulu faire de toi un héros de la
résistance, alors que tu n’as été qu’un enfant martyr
Tu as été le martyr d’une humanité qui ne
savait pas accorder à tous ses enfants la joie et le droit de
vivre dans la paix et la dignité.
Tu ne peux devenir le héros d’une jeunesse
violente, rebelle et incontrôlable à laquelle un « sauveur »
croit promettre l’ordre en manipulant ses illusions perdues ou
ses aspirations désespérées.
Récupérer ta lettre et en faire un objet
de culte, orienter les esprits en occultant la vérité historique
est une nouvelle dette que la république contracte à l’égard de
tous ses citoyens et d’elle-même.
On ne se dédouane pas de la culpabilité
historique en occultant une partie de l’histoire ou en la
transformant en objet de vénération.
Ta mort n’a pas servi l’humanité. Elle
n’est l’exemple, la révélation, l’apothéose que d’une seule
cause : la barbarie. Elle a juste semé plus de haine dans le
cœur des humains, plus de souffrance dans le cœur d’une mère,
plus de peines dans le cœur des tiens.
Aucune mort violente ne sert la vie.
Aucune guerre n’est juste. Aucun crime n’est justifiable.
Mourir par la guerre demeure le plus grand
désastre que puisse infliger l’homme à son humanité et à son
devenir.
J’ai traversé un siècle, te rends-tu
compte mon enfant ?
A la fin de cette épouvantable guerre, des
consciences éclairées, des hommes justes ont élevé leurs voix
pour édifier les Nations-Unies. Ils ont écrit cette phrase en
préambule de leur charte :
« Les guerres prenant naissance dans
l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent
être élevées les défenses de la paix »
Seule la paix que j’ai cherchée en moi
dans le recueillement, avec la volonté et la certitude
intérieure que l’amour est plus créatif et plus fort que la
haine, seule cette paix m’a permis de vivre si vieille.
J’ai appris à me savoir bien vivante, bien
habitée, bien consciente de la petite vibration qui m’anime, la
vibration de vie que je t’avais transmise et dont il manque la
longue onde de ta branche sur l’arbre de mon histoire. J’ai
appris aux enfants que la danse de la vie ne pouvait être une
danse macabre faite de négations, de refus et de sacrifices.
La violence et la guerre sont culturelles
et héritées, largement éduquées et reproduites par
l’environnement de violence dans lequel se complaisent les
esprits humains.
La guerre alimente toujours la violence et
la paix n’est pas le contraire de la guerre.
La paix est une création individuelle et
collective dans laquelle nous nous refusons de commettre les
atrocités et les abominations que l’humanité s’autorise et
justifie en temps de conflits armés.
La paix n’est pas l’absence ou le gel de
conflit. Elle est la création du dialogue, du savoir - être, de
la parole exprimée pour affirmer la justice et le droit, la
gratitude infinie en la vie.
Ce qui compte, c’est que nous apprenions à
vivre les uns avec les autres, que nous acceptions de développer
notre énergie pour vivre les uns avec les autres et non les uns
contre les autres.
Là où tu es maintenant, sache que tu n’as
pas été mis au monde pour être un enfant abandonné, trahi ou
sacrifié.
Sache que la nature n’a pas conçu les
armes qui t’ont assassiné, sache qu’elle n’a pas conçu les armes
qui m’ont causé une telle souffrance morale tout au long de mon
existence.
Sache enfin que la vie qui s’est incarnée
en toi avait un programme pour toi, sache qu’elle n’a pas
produit la haine qui t’a conduit devant le mur des fusillés.
Dieu, la nature et la vie laissent aux
hommes le choix de leur destinée. Pourquoi utilisent-ils si mal
cette liberté ?
La culture de la paix en mon cœur a exigé
que je ne serve pas inconsciemment ma propre culpabilité, trop
souvent subie et héritée des générations précédentes, mais que
je me penche avec courage et intelligence sur les racines de
celle-ci pour la transformer en responsabilité face à notre
avenir. C’est ce que l’on pourrait appeler faire acte de
repentance.
J’ai été libre de haïr le peuple allemand
qui t’a entraîné avec lui dans le tourbillon de sa folie
désastreuse. J’ai été libre de haïr ce peuple français qui lui
aussi avait permis à ce tourbillon destructeur de massacrer tant
de vies et de détruire tant d’espoirs dans sa jeunesse en plein
élan
J’ai été libre d’accorder mon pardon ou de
le refuser. J’ai été libre du choix de ma conscience et malgré
la douleur fulgurante ressentie en ma chair au moment où les
balles ont pénétré ton corps, malgré l’horreur, malgré le crime,
je continuerai à choisir toujours la vie pour apprendre à
l’aimer.
La mort paisible viendra me prendre dans
mon sommeil de veille femme épuisée. Elle viendra me chercher à
l’heure qui lui convient, à l’heure qui me convient. Ensemble
nous réengendrerons la création. Cette mort là sera acceptable
puisque le cycle de la vie aura accompli à travers moi sa
révolution dans la trajectoire de son évolution.
Mais avant de mourir, avant de te
rejoindre, j’ai le devoir de dire que les états et les
gouvernements ont une dette aux mères, la dette du déficit
d’amour : le prix de la souffrance, de la violence qu’ils
engendrent et des sacrifices qu’ils réclament pour assouvir
leurs ambitions, asseoir, assurer ou maintenir leur pouvoir.
Toi mon fils, tu aurais 83 ans
aujourd’hui, des enfants et petits enfants, si tu n’avais pas
été le jeu et l’enjeu de représailles, du pouvoir des hommes les
uns contre les autres. Comme j’aurais pu t’aimer encore !
Que n’ai-je su assez te protéger, mon cher
enfant, pour t’entendre aujourd’hui encore me dire « merci
maman, merci la vie », pour t’entendre me dire encore « je
t’aime, maman », pour que tu sois près de moi, que tu me tiennes
la main à l’heure juste de mon dernier souffle.
Ta maman qui t’aime à jamais, ce 21
Septembre 2007
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