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Opération Guy Môquet 2007

La lecture de la « lettre d’une mère à son fils »,

 « Lettre à mon fils » s’il avait subi le sort tragique de Guy Môquet,

 

A eu lieu à PARIS le lundi 22 Octobre 2007

 au Trocadéro à 16 h. 30

Sur le Parvis des Libertés et des Droits des Femmes et des Hommes

 

Cette lettre a été écrite et sera lue par Marie Robert, écrivaine et actrice de la Paix

Nommée Messagère de Culture de la Paix en l’an 2000 à l’UNESCO

Par la Commission de la République Française,

Et Membre du Cercle des Ambassadeurs de la Paix de Genève

 

 Des  « Femmes de parole » se sont exprimées, avec des témoignages, des lettres reçues,  leurs poèmes : Nicole Barrière, Nazand Bégikhani, Marguerite Bertoni,

Huguette de Broquevelle, Geneviève Clancy,

Françoise Coulmin, Thanh Van Ton That...

 

 Le message de soutien reçu de Fédérico Mayor,

ancien Directeur Général de l'Unesco

 et Président de la Fondation Culture de Paz à Madrid a également été transmis

 

 

©  Textes des lettres de Marie ROBERT, nommée MESSAGERE de CULTURE de la PAIX à l’UNESCO

En l’an 2000 par la commission de la république française auprès de l’Unesco

 

Lettre de présentation:

Chers amis

 

Texte 1)              

 « Lettre d’une mère à son fils, ma lettre à mon fils »

Texte 2)        tagique que Guy Môquet

 A tous les citoyens Français et à tous les citoyens du monde,         

Aux peuples des Nations Unies

Quelques commentaires, réflexions et observations sur la lettre de Guy Môquet

 

Texte 3)     

Lettre au Président de la république française, Nicolas Sarkozy,

Et à tous les chefs d’état des pays membres des Nations-Unies

 

Poème " au nom des mères"

 

*m'écrire, échanger, apporter soutien

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  Lettre de présentation : chers amis

 

 

 

Mes amis,

 

Le Président de la république française a choisi d’instituer une journée nationale pour commémorer la date d’une exécution, celle du jeune Guy Môquet le 22 Octobre 1941.

En effet, il a annoncé qu’il fera lire la lettre d’adieu de cet adolescent condamné à mort à l’âge de 17 ans et demi à tous les élèves de seconde dans les lycées de France.

En tant que messagère de culture de la paix nommée par la commission de la république française auprès de l’Unesco en l’an 2000, je ne peux laisser une initiative personnelle d’un chef d’état devenir une « institution de fait » et non de droit dans l’éducation de notre jeunesse sans me manifester, et cela pour diverses raisons que vous comprendrez en lisant les 3 textes que je viens d’écrire pour expliquer mon point de vue d’ambassadrice de la paix.

 

Texte 1)              

 « Lettre d’une mère à son fils, ma lettre à mon fils »

S’il avait dû subir le même sort tragique que Guy Môquet

 

Texte 2)       

 A tous les citoyens Français et à tous les citoyens du monde,         

Aux peuples des Nations Unies

Quelques commentaires, réflexions et observations sur la lettre de Guy Môquet

 

Texte 3)     

Lettre au Président de la république française, Nicolas Sarkozy,

Et à tous les chefs d’état des pays membres des Nations-Unies

 

Je vous en souhaite une lecture attentive et j’espère que ces trois longs textes seront sujets à dissertation et réflexion dans les lycées de France, mais aussi sur toutes les scènes où se représentent la violence et la guerre.

Personnellement, je vous engage à apporter votre point de vue sur cette décision qui n’est pas sans conséquence sur la construction des esprits de toute une génération.

 

Parce que l’école ne m’a pas apporté les bases de la culture de la connaissance dans le dialogue avec l’autre, l’affirmation et l’estime de soi dans la sérénité, j’ai consacré quarante années à réfléchir à l’éducation des mots, des gestes et des images et à leur portée culturelle.

Et pendant ces quarante années, j’ai construit des actes de culture de la paix avec des mots, des gestes et des images, pour pallier à une lacune considérable de notre philosophie de vivre ensemble et à une lacune immense concernant l’engagement de la parole des femmes dans les générations qui m’ont précédée et qui, en me léguant leur silence, m’ont confié leurs secrets, leurs blessures cachées en héritage. La teneur de mon premier livre « l’urgence d’aimer » écrit il y a vingt ans et édité en 1996 est plus que jamais d’actualité.

 

Parce que les moyens dont dispose la France, l’éducation nationale et le ministère de la culture en particulier, doivent avant tout servir la cause de la paix et que les artisans de paix qui foisonnent dans notre pays sont « invisibles » aux yeux du grand public, oeuvrant le plus souvent avec beaucoup de convictions et d’énergie humaine mais avec très peu de moyens financiers, je me dois de dire que l’argent collectif dépensé pour la mise en œuvre de la journée du 22 Octobre 2007 serait mieux utilisé s’il servait à faire connaître et à lire la Déclaration Universelle des Droits de la Personne Humaine (de l’homme) à toute notre jeunesse, et non cette tragique lettre.  

 

 Faire régression avec l’apologie de la résistance alors que nous avons déjà créé l’Europe avec l’Allemagne et commémorer l’exécution d’un enfant inscrivent la culture de la guerre dans sa continuité historique. 

Mes amis, célébrons la vie, la naissance, la renaissance, le changement de nos mentalités pour émerger enfin de la tragédie de la culture de guerre. Traduisez ces lettres en toutes les langues. Faites circuler mon message. Merci de votre aide et de votre attention.

Avec mes meilleurs sentiments de paix

Marie Robert

 

*m'écrire, apporter votre soutien à mon initiative, rassembler les énergies, réaliser ensemble des actions cohérentes

*retour tête de page

 

TEXTE 1/3

« Lettre à mon fils » s’il avait subi le même sort que Guy Môquet

  

Mon cher enfant, mon bien-aimé fils,

 

Ta  lettre m’a bouleversée jusqu’au tréfonds de mon âme de maman.

Ce petit morceau de papier avec ton écriture est la dernière chose qui me soit parvenue de toi.

Je voudrais que tu saches le poids du chagrin que je porte au fond de mon cœur depuis ton exécution, dans quels abîmes j’ai été plongée, seule avec ce drame qui a brisé mon espérance légitime et ma foi en l’homme!

Ma pensée toute entière s’est enfoncée dans une tristesse infinie, une dépression aussi profonde que la plus sombre des vallées de notre planète, celle dont le torrent de larmes arrachées au ciel ne voit jamais le soleil. J’ai lu et relu ta lettre tant et tant de fois ! Elle était l’ultime expression de ta vie! Chaque fois, je t’imaginais encore vivant au moment où tu l’écrivais dans la cellule de ta prison.

Vivant encore ! Vivant quand tout est encore possible ! Moi, je t’avais donné la vie. Les hommes qui t’ont condamné te l’ont repris. Ils ignoraient le don et la grâce. Ils méprisaient le miracle vivant. Faire le deuil de cette ignoble histoire m’a été impossible. Comment consoler le ciel et la terre ?

N’est-ce pas une pure folie, la guerre qui t’a arraché brutalement à ma tendre affection ?

Est-il possible d’accepter à jamais l’injuste sentence de mort qu’ils t’ont infligée ?

Est-il possible de penser à jamais que la vengeance est bénéfique et que la peine de mort est une punition juste ? Quelles sortes d’esprits peuvent légitimer cela ?

Est-il possible de ressasser inlassablement les méfaits de cet horrible déchaînement de circonstances qui m’a privée de ta chère présence et de ton soutien de fils aimant ?

 

Accepter tout cela serait le ranimer sans cesse et le cautionner. Mon cher fils, cela m’est impossible. J’ai le devoir de dénoncer les bourreaux qui ont fait de toi leur victime alors que tu n’étais encore qu’un enfant. Ils t’ont privé de tous tes droits, ils t’ont sacrifié à leur cause : la terreur.

Je n’ai pas eu le droit de te voir pour t’embrasser sur les deux joues et sur le front pour te bénir, je n’ai pu ni te serrer entre mes bras une dernière fois ni te dire adieu.

Au fil des années qui se sont écoulées depuis cette date terrible, personne ni rien n’a permis à la mère blessée que je suis d’épuiser sa douleur. Elle est ancrée au fond de moi à jamais.

J’aurais voulu prier les hommes de te laisser en vie. Je prie aujourd’hui pour les hommes afin qu’ils se réveillent, sortent de leur torpeur et de leur violence, et qu’ils respectent la vie qui a été formée, transformée et nourrie dans le ventre de leur mère. 

 

Accepter tant de privations, d’injustices et d’interdictions, tant de renoncements, tant de traumatismes sans me révolter intérieurement, sans exprimer ma souffrance, sans dire au monde ma douleur, sans lui dévoiler son inhumanité, accepter tout cela en silence et passivement me condamnerait à demeurer pour toujours l’otage de ces ignominies, l’esclave inculte d’une culture de la haine.

 La haine est une émotion destructrice. Elle emporte tout sur son passage dans un tourbillon de pensées, de paroles et d’actes malfaisants. 

 

Comment ai-je pu survivre à cet horrible jour, le 22 octobre ? Par la révolte, mon fils !

La révolte ! Mon courage n’a pas été d’accepter « courageusement » ta mort comme tu me l’écrivais, ni de me résigner.

Non, mon cher fils, mon vrai courage a été la révolte, la révolte des esclaves, la révolte des gens soumis et qui n’en peuvent plus de subir, de supporter des injustices.

J’ai appris peu à peu à devenir une femme libre, insoumise ! Et je le suis plus que jamais aujourd’hui en 2007 car un nouveau président de la république vient raviver notre tragédie familiale en utilisant ta lettre comme un objet de culte et de culture. Elle ne peut avoir cette vocation. Et je suis à nouveau révoltée.

Oui ! Mon enfant ! L’énergie de mon cœur qui bat a servi la révolte profonde et salvatrice qui a surgi en moi pour me donner le courage indéracinable d’émerger de ce cauchemar, de sa violence, et pour continuer à vivre.

La révolte des esclaves qui refusent l’indignité pour eux-mêmes et pour leurs enfants !

J’ai appris à transformer peu à peu ma révolte interdite et silencieuse pour ne pas me perdre dans les désordres de la folie, et parce que mon autre enfant avait besoin de moi.

 

Il existe un mot que j’ai appris à comprendre, un mot que j’ai dû apprendre à aimer, à faire mien pour qu’il résonne inlassablement au fond de moi-même, auquel j’ai dû donner du sens pour ne pas sombrer définitivement dans l’amertume, la rancoeur et le désespoir.

C’est le plus beau mot de ma langue maternelle : Liberté ! Ma liberté de mère, ma liberté de femme, je les ai conquises pour dire « plus jamais cela » !

 

Mon bel enfant, tu étais le premier de mes fils, un amour d’enfant, un frère aîné tant aimé.

Tu es venu au monde parce que j’ai aimé un homme, ton père, d’un amour sincère et profond et parce que j’ai aimé de toutes mes forces vives la Vie.

Tu es né de ma chair et de cet amour qui portait en mon sein toutes les promesses que la Terre peut engendrer, la grâce d’une expérience vivante, la construction d’une existence épanouissante remplie de satisfactions, de plénitude et de joies simples. Tu avais ce droit-là.

Je t’ai accouché comme on dépose en un nid un trésor. Car tu étais unique. Pour sa maman, chaque enfant est unique avec ses différences, chaque enfant est irremplaçable.

Je t’ai allaité pour que tu deviennes beau et fort, que tu sois vif, intelligent, bien équilibré.

Je t’ai vu grandir avec tant de bonheur, faire tes premiers pas, apprendre à parler.

Je t’ai appris à dire merci et s’il te plaît, à partager, à donner, à communiquer avec les autres, à aimer, à te respecter. Je t’ai donné tant d’amour ! J’en avais encore plein l’outre de mon cœur pour toi, pour toute ta vie.

 

Je suis très âgée aujourd’hui.

Il y avait un puits d’amour, d’espoir et de lumière au cœur de ma jeunesse quand je t’ai accouché.

Il y a toujours un puits d’amour, d’espoir et de lumière au cœur de la jeunesse.

La jeunesse a besoin de l’intense énergie de la beauté pour construire de manière positive ses relations avec le monde.

Tes bourreaux ont pillé la tienne pour y déverser des poisons mortels qui se nomment sacrifice, punition, sanction, mépris, humiliation, haine, vengeance, rancoeurs avec tout leur cortège d’idées noires. Ceux qui t’ont mené au poteau d’exécution ont fait de toi la victime de leur cruauté!

 

En mon cœur de femme, j’ai pensé que je t’éduquais pour la vie, pour te voir un jour être le père de mes petits enfants, pour avoir un jour le bonheur de les voir naître, grandir et se développer dans la joie, la confiance et dans la paix.

Puisqu’il est normal que les enfants devenus adultes accompagnent leurs parents dans la vieillesse, je pensais que tu me survivrais et que tu serais notre précieux soutien quand nos forces diminueraient.

Les générations se succèdent les unes aux autres.

Les enfants succèdent à leurs parents qui voient naître leurs petits enfants pour qu’ils deviennent un jour à leur tour des parents.

Il en est ainsi depuis l’aube de l’humanité pour qu’à travers notre arbre familial, la vie se soit incarnée jusqu’à toi.  

 

Quelle chance est plus naturelle que celle de devenir le rameau d’un arbre chargé de beaux fruits, de beaux enfants qui viennent embellir la diversité créatrice de notre humanité. Nous devrions savoir que nous sommes riches de nos différences et apprendre à être dignes et fiers d’incarner cette humanité !

 

N’est-ce pas là le programme juste et cohérent d’une famille qui se ramifie de générations en générations ? 

N’est-ce pas là le programme juste et cohérent quand on croit en Dieu ? Et quand on n’y croit pas ou plus, n’est-ce pas là le programme logique de toute la vie humaine créée par la nature ?

 

Tu étais, tu es et seras à jamais une part de moi incarnée pour l’avenir, une fleur de la jeunesse à laquelle l’humanité dans sa barbarie arrogante et insolente a osé interdire de produire des fruits. Ton exécution a laissé à jamais une cicatrice béante aux marques indélébiles sur ta branche de vie qu’ils ont coupée en pleine poussée de sève printanière.

Aucun baume ne l’effacera jamais. On n’efface jamais les assassinats. On peut simplement guérir de la maladie de la guerre, le choisir librement en puisant dans sa force intérieure et dans sa  capacité à penser.

  

Mon enfant, dans les traditions, les habitudes et les lois qui président à la gestion des rapports humains, l’acceptation et l’institution de la guerre est la pire de toutes. C’est une anti-relation. Elle brise les liens. Elle est dirigée contre notre Mère Nature et contre Dieu pour ceux qui y croient, contre toutes les créatures et contre tout ce qui s’oppose à l’expansion du pouvoir de quelques personnalités à l’égo surdimensionné qui n’ont que le culte d’elles-mêmes. 

La loi du plus fort par la guerre est devenue une loi injuste depuis que l’humanité a inventé les mots liberté et égalité, depuis qu’elle a pensé et écrit la Déclaration Universelle des droits de la personne humaine.

Avec brutalité et férocité, avec perversité, la guerre prive des enfants de leurs parents, prive des parents de leurs enfants, et prive des enfants de leur légitime aspiration à une vie riche, fructueuse en expériences et en prises de conscience, à une vie bien remplie. Elle les prive de leur descendance, rendant définitivement stérile un rameau de l’arbre de la vie.

La guerre prive beaucoup d’êtres de leur accomplissement en les traumatisant, en les humiliant, en les anéantissant, en les mutilant.

Tu as été privé d’un avenir qui pouvait t’apporter l’expérience et la satisfaction des combats menés non pas contre les autres, mais contre soi-même pour progresser vers plus de conscience, de savoir - être et d’amour à recevoir et à donner.

Aucune mère, et je l’espère, pas même la femme de l’actuel président de la république française, ne souhaiterait que son fils bien-aimé subisse le même sort que toi.

 

Crois-moi, mon cher fils, j’aurai préféré ne jamais exister plutôt que de mettre au monde un être à qui la société a fait subir un sort aussi injuste que le tien, auquel elle a infligé un châtiment aussi douloureux.

Ne jamais exister plutôt que de te voir sauvagement exécuté et faire partie du lot innombrable des sacrifiés.

Notre Mère la Nature ne voulait pas cela.

Dieux les pères ne voulaient pas cela non plus.

Et moi qui ne crois plus en rien, penchée sur un désespoir infini, animée de ma libre révolte, puisant chaque jour dans ma solitude le vrai courage de ma pensée et de mes paroles, je ne le voulais à aucun prix.

Ce prix du sacrifice, nous l’avons assez lourdement payé.

Ce prix à la couleur du sang versé, des larmes, à l’odeur des crimes et des meurtres, toujours réclamé depuis des siècles et des générations dans la « culture des hommes entre eux », ce prix-là, je dis qu’il faut refuser de continuer à le payer.

Il renforce dans la nature humaine son goût immature pour la tragédie, pour la mort violente mise en scène et donnée en spectacle, donnée en pâture et en tribut à l’horreur.

Il nie la générosité de la nature humaine. Il nous appauvrit spirituellement et exprime nos grandes pauvretés et misères intellectuelles.

 

Mon petit, confrontée à mon désespoir et à ma douleur intime, j’ai été obligée de beaucoup réfléchir depuis qu’ils t’ont tué.

Continuer à servir passivement la culture de la guerre, à me taire, je ne le puis plus.

Ce serait accepter d’être amputée à jamais d’une partie de moi-même, de la condamner à devenir l’ennemie de l’autre.

Ce serait accepter un désordre social qui condamne une partie de ses enfants à être sacrifiés, esclaves de l’autre, une part de soi humiliée, anéantie ou exclue.

 

Mon cher fils, tu me demandais d’être courageuse. Mais tu sais bien que le courage vient du cœur. Mon cœur de mère ne peut pas comprendre ta mort dans des circonstances si cruelles.

Ils t’ont choisi pour être leur victime, leur martyr pour l’exemple, et aujourd’hui on voudrait faire de toi un exemple pour une jeunesse désabusée et désorientée, une sorte de héros « gardien et sauveur de la culture ancestrale des pères », du temple des pères sacrificiels.

Tu as cru que devenir un homme, c’était apprendre le combat, trouver des adversaires pour apprendre la lutte. Mais pour moi, ta maman, devenir un homme, c’est apprendre à vivre, apprendre la vie.

Etre un homme, mon fils, c’est être en vie, donner la vie, la porter et l’aider à s’exprimer dans tout ce qu’elle a de force et de vitalité, dans tout ce qu’elle a de créatif.

 

Comme nous avons tous souffert ! Nous avons souffert pour nos convictions personnelles. La police de la république française a emprisonné ton père pour ses opinions politiques et ses engagements communistes. Elle l’a déporté et incarcéré en Algérie.

Tu n’as pas pu le supporter, moi et ton petit frère non plus.

Tu as compris qu’il y avait une atteinte aux droits fondamentaux de la personne humaine : poursuivre quelqu’un pour ses idées, son appartenance à une communauté religieuse ou politique est une faute grave commise par le gouvernement de notre république car dans sa constitution, celle-ci garantit à chacun de ses citoyens la liberté de pensée et d’expression.

Ta révolte nourrie des blessures de l’adolescence, associée au besoin de sauver ton père et de partager ses idées, de suivre la voie qu’il avait tracée, explique tes engagements. Tu as pensé qu’un fils digne de ce nom doit accepter de reprendre, de transmettre et de défendre l’héritage du père. Je comprends ton point de vue.

Ta révolte adolescente pouvait-elle servir à réparer l’injustice et l’affront subi par notre famille ?

Est-il acceptable d’être condamné pour ses opinions politiques ?   

Est-il acceptable d’être désigné comme otage pour satisfaire la brutalité et la cruauté des autres ? 

Je ne peux oublier que c’est l’état français lui-même qui t’a choisi pour être remis à l’ennemi et exécuté par les allemands.

Je ne peux oublier que tu as payé de ta vie une dette à l’état français, une dette injustifiée et injustifiable.

Je ne peux effacer la dette que cette république a contractée à mon égard.

 

Car tu étais ma bénédiction du ciel, mon espérance portant le futur.

Tu es mort assassiné par la haine des hommes, dans une guerre où les pires brutalités qu’un homme puisse infliger à un autre homme se sont exprimées avec un acharnement morbide et pervers.

Et je ne suis pas encore assez dure avec tes bourreaux !

Que dis-je, dans une guerre où tout homme adulte aurait dû se savoir responsable de ta jeunesse, aurait dû s’interdire d’infliger une sentence de condamné à mort à l’enfant naïf et innocent qui s’abritait derrière ton adolescence brisée par les injustices subies.

 

Et malgré tout cela, tu  m’écrivais « Que ma mort serve à quelque chose ». 

Mon cher enfant, quelle est l’utilité du sacrifice, ce vieux problème de l’humanité avec elle-même ?

Le sacrifice est un crime, un meurtre et comme tel, punissable par la loi. C’est un héritage tenace de nos vieilles croyances.

Quelque chose de barbare en nous pense qu’en sacrifiant une partie de ses fils et ses filles, une communauté peut se souder, conjurer le sort, vaincre la fatalité et obtenir des gains, des profits, des grâces, l’estime de quels dieux mythiques ou modernes ? Nous sommes conditionnés par de vieilles mentalités, par le vieil homme ignorant et inquiet qui sommeille en nous. Mais il est temps d’ouvrir les yeux, de se réveiller, nous créons les réalités.

 

Vois-tu, mon cher enfant, j’ai traversé tant d’années chargées de ces souvenirs dramatiques et terribles ! Il n’y a pas assez de mots pour décrire l’horreur, le chagrin immense et la tristesse enfouie à jamais au plus profond de mon cœur de mère, pas assez de mots pour parler de mes blessures,  pour en souhaiter la guérison et en obtenir la réparation.   

 

Je suis une vieille femme à présent. Mon grand âge et tout le chemin parcouru depuis que j’ai reçu ta lettre doivent forcer le respect que la France a contracté à mon égard.

Et je me sens en plein droit de réclamer à cet état le paiement du préjudice que j’ai subi en te perdant.

En assassinant mon enfant, on a assassiné mon cœur de mère et mon espérance de femme.

Cette république peut-elle comprendre cela ? Elle s’était pourtant constituée sur la reconnaissance des droits du citoyen et cependant, tous ces droits t’ont été refusés.

 

Quelle dette immense est celle de la France à l’égard de toutes les mères qui ont été privées de ce droit fondamental : le droit à la vie pour leurs enfants, leur droit de ne pas être tués, assassinés par la haine des autres.

Quel crime avais-tu commis ?

Celui de jouer au petit soldat comme un enfant en culottes courtes entraîné malgré lui dans un jeu de massacre ?  Il est vrai que tu avais été habitué à tous ces jeux de garçons qui ritualisent le combat et en font un acte d’affirmation et de bravoure.

Sais-tu combien de jeunes comme toi ici et là dans le monde sont prêts à aller au sacrifice croyant combattre un ennemi désigné comme la source de tous leurs malheurs, alors qu’ils ne sont que des victimes sous l’influence des manipulateurs.

Terroristes pour les uns, combattants pour la cause pour les autres, en tout cas sacrifiés au désastre collectif, à la faillite spirituelle de l’humanité, au profit et pouvoir de quelques gourous, chefs d’état ou maîtres à penser.

 

A 17 ans et demi, en pleine adolescence, tu étais encore un enfant mineur.

Avais-tu seulement connu l’amour d’une jeune fille ?  Avais-tu été aimé en retour ?

C’est de tout l’amour, le nôtre et le tien, que tes bourreaux t’ont privé, oui tes bourreaux, français et allemands confondus dans le chaos et la lâcheté des guerres !

Cette guerre des adultes irresponsables et inconscients, cette guerre qui n’était pas la tienne.

Tu n’en avais ni l’âge, ni la connaissance, ni l’apprentissage, ni l’expérience, ni la compréhension.

 

Moi, je t’avais mis au monde pour apprendre à aimer et tu as été détruit par la violence et par la haine. Quelle déchirure !

Je suis aujourd’hui intimement convaincue que l’amour guérit de la guerre, de toutes les guerres, surtout des guerres que l’on se fait à soi-même.

Je suis intimement convaincue que, pour devenir un homme plus tard, il faut avant tout étudier le cœur de l’être humain.

L’homme ne sait pas encore utiliser son intelligence pour créer, construire et valoriser des relations humaines créatives et saines, des relations vivantes entre les peuples, des relations basées sur la confiance et le dialogue, la reconnaissance mutuelle et l’acceptation du droit que chacun a de vivre libre et digne.

Libre et digne !

 .

Mon cher enfant, je ne pouvais accepter passivement ton sacrifice sans devenir sacrificielle moi-même.

Tu sais que j’ai été courageuse pour embellir la vie des miens et pour leur apporter le meilleur avec ce que j’avais et avec ce que j’étais, mais mon cœur ne pouvait avoir subi une pareille agression sans dire un jour ce que je pense vraiment, ce que mon âme a supporté, mon déchirement.

Mon courage est celui de rappeler que tu es mort assassiné non pour sauver une cause, mais parce que tes droits n’ont pas été respectés.

Je n’ai pas su te protéger de ce désastre, ni toi, ni tes camarades qui aviez foi en l’homme, en le partage, en la construction d’un autre monde plus équitable, plus juste et dans lequel les richesses seraient mieux partagées.

 

Moi qui suis si vielle aujourd’hui, qui ai survécu malgré mon chagrin, ma tristesse et ma peine, qui ait survécu au tragique et au drame, je peux dire au monde d’aujourd’hui le fond de ma pensée.

Il n’est pas bon d’utiliser ton sacrifice et ton exécution sommaire comme un objet tragique, exemplaire et libératoire pour une jeunesse à l’énergie désorientée. Mais ce qui m’épouvante encore davantage, c’est l’utilisation et la mercantilisation de notre tragédie et de notre douleur, de la lettre qui nous était destinée, à nous ta chère famille, et seulement à nous, en faisant d’elle et de toi un produit de consommation et de marketing avec la production et la vente de timbres et de carnets frappés à ton effigie.

Et cela, je ne puis le supporter. Je ne peux supporter que ton exécution serve aujourd’hui de prétexte à l’affirmation d’un pouvoir politique.

C’est comme si tu étais trahi, exécuté une deuxième fois.

 

On a voulu faire de toi un héros de la résistance, alors que tu n’as été qu’un enfant martyr

Tu as été le martyr d’une humanité qui ne savait pas accorder à tous ses enfants la joie et le droit de vivre dans la paix et la dignité.

Tu ne peux devenir le héros d’une jeunesse violente, rebelle et incontrôlable à laquelle un « sauveur » croit promettre l’ordre en manipulant ses illusions perdues ou ses aspirations désespérées.

Récupérer ta lettre et en faire un objet de culte, orienter les esprits en occultant la vérité historique est une nouvelle dette que la république contracte à l’égard de tous ses citoyens et d’elle-même.

On ne se dédouane pas de la culpabilité historique en occultant une partie de l’histoire ou en la transformant en objet de vénération.

Ta mort n’a pas servi l’humanité. Elle n’est l’exemple, la révélation, l’apothéose que d’une seule cause : la barbarie. Elle a juste semé plus de haine dans le cœur des humains, plus de souffrance dans le cœur d’une mère, plus de peines dans le cœur des tiens.

Aucune mort violente ne sert la vie. Aucune guerre n’est juste. Aucun crime n’est justifiable.

Mourir par la guerre demeure le plus grand désastre que puisse infliger l’homme à son humanité et à son devenir.

 

J’ai traversé un siècle, te rends-tu compte mon enfant ?

A la fin de cette épouvantable guerre, des consciences éclairées, des hommes justes ont élevé leurs voix pour édifier les Nations-Unies. Ils ont écrit cette phrase en préambule de leur charte :

« Les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix » 

Seule la paix que j’ai cherchée en moi dans le recueillement, avec la volonté et la certitude intérieure que l’amour est plus créatif et plus fort que la haine, seule cette paix m’a permis de vivre si vieille.

J’ai appris à me savoir bien vivante, bien habitée, bien consciente de la petite vibration qui m’anime, la vibration de vie que je t’avais transmise et dont il manque la longue onde de ta branche sur l’arbre de mon histoire. J’ai appris aux enfants que la danse de la vie ne pouvait être une danse macabre faite de négations, de refus et de sacrifices.

La violence et la guerre sont culturelles et héritées, largement éduquées et reproduites par l’environnement de violence dans lequel se complaisent les esprits humains. 

La guerre alimente toujours la violence et la paix n’est pas le contraire de la guerre.

La paix est une création individuelle et collective dans laquelle nous nous refusons de commettre les atrocités et les abominations que l’humanité s’autorise et justifie en temps de conflits armés.

La paix n’est pas l’absence ou le gel de conflit. Elle est la création du dialogue, du savoir - être, de la parole exprimée pour affirmer la justice et le droit, la gratitude infinie en la vie.

Ce qui compte, c’est que nous apprenions à vivre les uns avec les autres, que nous acceptions de développer notre énergie pour vivre les uns avec les autres et non les uns contre les autres.

 

Là où tu es maintenant, sache que tu n’as pas été mis au monde pour être un enfant abandonné, trahi ou sacrifié. 

Sache que la nature n’a pas conçu les armes qui t’ont assassiné, sache qu’elle n’a pas conçu les armes qui m’ont causé une telle souffrance morale tout au long de mon existence.

Sache enfin que la vie qui s’est incarnée en toi avait un programme pour toi, sache qu’elle n’a pas produit la haine qui t’a conduit devant le mur des fusillés.

Dieu, la nature et la vie laissent aux hommes le choix de leur destinée. Pourquoi utilisent-ils si mal cette liberté ?

 

La culture de la paix en mon cœur a exigé que je ne serve pas inconsciemment ma propre culpabilité, trop souvent subie et héritée des générations précédentes, mais que je me penche avec courage et intelligence sur les racines de celle-ci pour la transformer en responsabilité face à notre avenir. C’est ce que l’on pourrait appeler faire acte de repentance.

 

J’ai été libre de haïr le peuple allemand qui t’a entraîné avec lui dans le tourbillon de sa folie désastreuse. J’ai été libre de haïr ce peuple français qui lui aussi avait permis à ce tourbillon destructeur de massacrer tant de vies et de détruire tant d’espoirs dans sa jeunesse en plein élan

J’ai été libre d’accorder mon pardon ou de le refuser. J’ai été libre du choix de ma conscience et malgré la douleur fulgurante ressentie en ma chair au moment où les balles ont pénétré ton corps, malgré l’horreur, malgré le crime, je continuerai à choisir toujours la vie pour apprendre à l’aimer.

 

La mort paisible viendra me prendre dans mon sommeil de veille femme épuisée. Elle viendra me chercher à l’heure qui lui convient, à l’heure qui me convient. Ensemble nous réengendrerons la création. Cette mort là sera acceptable puisque le cycle de la vie aura accompli à travers moi sa révolution dans la trajectoire de son évolution. 

 

Mais avant de mourir, avant de te rejoindre, j’ai le devoir de dire que les états et les gouvernements ont une dette aux mères, la dette du déficit d’amour : le prix de la souffrance, de la violence qu’ils engendrent et des sacrifices qu’ils réclament pour assouvir leurs ambitions, asseoir, assurer ou  maintenir leur pouvoir.  

      

Toi mon fils, tu aurais 83 ans aujourd’hui, des enfants et petits enfants, si tu n’avais pas été le jeu et l’enjeu de représailles, du pouvoir des hommes les uns contre les autres. Comme j’aurais pu t’aimer encore !

Que n’ai-je su assez te protéger, mon cher enfant, pour t’entendre aujourd’hui encore me dire « merci maman, merci la vie », pour t’entendre me dire encore « je t’aime, maman », pour que tu sois près de moi, que tu me tiennes la main à l’heure juste de mon dernier souffle.

 

 

Ta maman qui t’aime à jamais, ce 21 Septembre 2007

  Journée internationale de la Paix décrétée par les Nations-Unies

 

Note d’auteur: 

Conformément à la loi sur la propriété intellectuelle et artistique, ce texte ne peut être reproduit sans autorisation au préalable de l’auteur. Après obtention du droit de copie et de reproduction,  la mention suivante doit apparaître :  

© Marie Robert, artiste nommée messagère de la paix à l’Unesco en l’an 2000 – texte écrit en septembre 2007 – dépôt SACD

 

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TEXTE 2/3

 

A tous les citoyens Français et à tous les citoyens du monde

Aux peuples des Nations Unies

Quelques commentaires, réflexions et observations sur la lettre de Guy Môquet ci-jointe pour information

 

La lettre du jeune Guy Môquet est écrite pour la famille dans laquelle il a grandi et s’est construit, de fait un cercle très restreint de personnes directement concernées par sa brutale disparition.

 

Elle n’a de portée universelle que celle de l’amour exprimé pour les siens, celle du respect et de la considération d’un enfant pour ses parents.

Mais quel déchirement ! Cet adieu est rédigé quelques heures avant qu’il ne soit exécuté, un événement traumatisant pour toute une famille et pour toute une société, un choc considérable qui ne peut laisser que des traces indélébiles et sombres dans l’histoire. Et quelles traces ? La trace de faits dont il n’y a pas lieu de faire l’apologie, dont il n’y a pas lieu de tirer quelque gloire ou profit que ce soit.

 

 « Je vais mourir ».

Comment l’exécution d’un tout jeune homme de 17 ans et demi choisi comme otage en temps de guerre pourrait-elle trouver le terreau d’une quelconque valeur universelle à partager entre toutes les personnes humaines ? Comment une tragédie pourrait-elle devenir un exemple pour toute une jeunesse ?

 

«  Je vais mourir » ! 

Cette lettre est en effet profondément tragique.

Guy Môquet n’est pas seulement le fils de ses parents. Il est aussi l’enfant d’un pays qui s’appelle la France, un pays qui est aussi le mien, qui est aussi le vôtre peut-être, un pays de la terre membre fondateur des Nations-Unies à la sortie de la seconde guerre mondiale, un pays où la majorité à l’époque des faits en 1941 était fixée à l’âge de 21 ans.

Ce pays, la mère – patrie, avait le devoir, l’obligation morale de protéger Guy Môquet, de protéger un enfant mineur. Et il ne l’a pas fait !

 

« Je vais mourir » !

Sa lettre s’adresse intimement, simplement, naturellement à sa mère à qui il demande d’être courageuse devant l’adversité, courageuse devant la « loi des pères entre eux ».

« Sache que j'ai fait de mon mieux pour suivre la voie que tu m'as tracée ».

Elle s’adresse à son père, cheminot et député communiste engagé, arrêté en 1939 puis déporté au bagne de Maison Carrée en Algérie par la police de la république française. Elle s’adresse à un père auquel il veut ressembler par ses engagements, un père pour lequel il affirme un devoir de fidélité, pour qui il ressent une fierté légitime, un père dont il choisit de continuer le combat en embrassant la cause ouvrière. Pour gérer le choc émotionnel engendré dans sa famille par l’arrestation de ce père, il choisit d’abandonner ses études, mais il n’est encore qu’un adolescent fragilisé par un système cynique sur lequel il n’a aucune prise, un système qui va le broyer et l’éliminer.

 

Sa lettre s’adresse à son petit frère pour lequel il forme un vœu :

« Qu'il étudie bien pour être plus tard un homme. »

Guy Môquet a compris que seules l’éducation et la possibilité de réfléchir sur le monde par l’étude pouvaient apporter à un être humain les bases nécessaires, les acquisitions culturelles, et les ressources pour devenir un adulte libre et responsable, « un homme ».

Il ne dit pas « qu’il serve notre cause, celle de notre père et la mienne, nous qui avons été torturés à cause de nos convictions profondes et sociales par un ennemi issu de notre propre société et qui se nomme la lutte des classes sociales entre elles. »

 

« Je vais mourir » !

Guy Môquet ne porte aucun jugement sur les circonstances qui l’ont conduit à être sacrifié à la raison d’état. Il n’en parle pas sinon dans cette brève allusion aux études qui peuvent construire un homme capable de penser et d’agir avec justesse pour l’apprentissage, le développement et le rayonnement de valeurs communes et bénéfiques à tous. On pourrait presque entendre « Travaille bien à l’école pour ne pas subir le même sort que moi. »

Sa lettre ne s’adresse nullement à cet état nation dont il est le fils, état qui l’a trahi en le choisissant comme otage, en le faisant condamner à être exécuté par l’occupant allemand déterminé à combattre toute résistance, tout acte terroriste, par la pratique de prise d’otages et par leur exécution sommaire.

Il n’a pas le droit d’écrire « je vais injustement mourir ».

Tout lui interdit de dire « ma mort est une décision politique qui sert le vil besoin de violence dissuasive, les injustices et les inégalités. » 

Non ! Il n’a pas le droit d’écrire cela. Avant d’être remise aux siens, sa lettre ultime sera certainement lue par ceux-là même qui l’ont condamné à la sentence de mort. L’écrire serait condamner une famille toute entière avec lui.  

Cette tragédie humaine se joue en effet entre une famille et la société d’inégalités, d’injustices, de terreur dans laquelle elle vit, la France de 1941.

Mais Guy Môquet n’évoque pas cet environnement chaotique, glauque, sordide et fatal.

Il accepte la sanction qui lui a été infligée.  

Il paye de sa vie et dans l’acceptation du sacrifice, comme une victime, la fidélité à des convictions personnelles, la fidélité au modèle paternel dont il a hérité, la fidélité à la cause de ce père député communiste, lui-même condamné à la déportation pour la cause ouvrière internationale qu’il a défendue.

 

Et cependant, il écrit :

"Je vais mourir ! … Certes, j'aurais voulu vivre. »

Terrible contradiction, terrible prise de conscience ! 

Toute mort, si injuste et intolérable soit-elle, punition barbare pour l’exemple, satisfaction morbide de l’esprit de vengeance, force l’esprit à chercher une raison d’être pour trouver un sens afin d’adoucir les blessures de l’âme.

 

« Mais ce que je souhaite de tout mon cœur, c'est que ma mort serve à quelque chose. » 

Est-ce possible ?

Comment justifier en effet le sens et l’effusion de la barbarie ? Lorsqu’on a pris le temps de considérer les hommes, d’étudier le fonctionnement des relations humaines, d’étudier l’âme des peuples des nations du grand puzzle de la terre, comment trouver une quelconque portée de valeur universelle à l’expression de la barbarie ?

Lorsqu’on a pris le temps de comprendre que tout héros – sauveur  implique l’existence d’une victime et de ses bourreaux,  pourquoi vouloir faire encore germer dans l’esprit les graines de la barbarie, pourquoi chercher à entretenir la désespérance des victimes ?

Guy Môquet ne parle pas de pardon pour ses bourreaux.

Comme un enfant, il  regrette d’avoir fait de la peine à ses parents. Il ne parle que d’amour pour les siens. Il sait que seul l’amour, le vrai, peut guérir et réengendrer de la vie, semer des graines d’espoir.

Guy Môquet est un martyr, le « héros malgré lui » d’une tragédie intolérable pour celle et pour celui, pour nous qui avons choisi de servir la dignité de la personne humaine et de mettre cette dignité au sommet des valeurs universelles pour lutter contre la misère intellectuelle, contre les perversions de l’esprit.

 

Guy Môquet écrit sa lettre d’adieu à ceux qui auront du chagrin, ceux qu’ils respectent, qui l’ont aimé et qu’il aime pour toutes les valeurs qu’ils lui ont inculquées depuis sa naissance, pendant son enfance et son adolescence, valeurs qu’il n’a pas contestées dans une révolte juvénile stérile, mais qu’il a servies en s’engageant dans une cause adoptée plutôt mille fois qu’une et à bras le cœur lorsqu’il a été privé de la présence, du soutien et de l’amour de son père déporté en Algérie par la police de la république française… le prix à payer pour des engagements, des convictions personnelles qui dérangeaient l’ordre établi et le pouvoir politique en place dans cette période trouble de l’histoire de France.

 

Dans de telles circonstances, cette lettre est donc plus qu’émouvante puisqu’elle est à la fois une lettre d’amour à sa famille et une lettre qui consent au sacrifice de soi, forcément émouvante, tragiquement émouvante, terriblement émouvante pour ces deux raisons qui n’ont apparemment rien en commun. Et pourtant !

 

Ma question aujourd’hui est la suivante : est-ce que l’émotion suscitée par la lecture d’une telle lettre est de nature à changer le cœur de l’être humain ?

Est-ce que l’amour est de nature à changer le cœur de l’être humain ?

Est-ce que le sacrifice de soi est de nature à changer le cœur de l’être humain ?

Est-ce que l’amour peut avoir le visage du sacrifice de soi ?

Dans notre héritage de culture judéo-chrétienne, hélas, trois fois hélas ! Oui! Dans cet héritage où la création du bourreau permet de sacrifier la victime au nom de l’amour sauveur ! Hélas, trois fois hélas ! Oui!

 

Mon point de vue est que l’émotion est d’une parfaite inconséquence, qu’elle peut servir toutes les causes, celle du bourreau, celle du sauveur, celle de la victime.

Laquelle choisir ?

Mon point de vue, c’est que l’émotion peut être facilement manipulée et utilisée comme tout produit de consommation courante, comme toute énergie humaine, pour le meilleur comme pour le pire.

Les publicitaires d’ailleurs choisissent délibérément de jouer avec l’émotion pour établir la puissance  économique de leurs clients sur le marché. Nos femmes et hommes politiques n’échappent pas à la « culture de part de marché » dans laquelle nous sommes plongés.

 

Il n’est pas nouveau que les pouvoirs, financiers, économiques, politiques, médiatiques, séparés ou dangereusement associés, servent à la grande masse des individus que nous sommes une potion culturelle faite de mélanges d’enjeux, de jeux, de souffrances, de sang, de sueurs, de bourreaux, de victimes, de sauveurs, de vainqueurs, d’exclus… voir les émissions de téléréalité qui fleurissent actuellement et qui s’octroient de si belles parts de marché.

Les pouvoirs établis, à établir ou à consolider n’ont jamais proposé une profonde culture de la réflexion sur les vrais enjeux de la survie de l’humanité, les drames de la guerre, les drames de la violence.

 

Pourquoi remuer de sinistres souvenirs  avec la lecture de cette lettre? Si l’histoire construisait la dignité de la personne humaine, chacun de nous aurait gagné depuis longtemps le droit de ne pas être exécuté, le droit de ne pas devenir une victime, un bourreau ou un sauveur.

Chacun de nous aurait simplement le droit d’être en vie et d’établir avec les autres des relations basées sur la confiance et sur l’estime.

L’histoire est construite par les mentalités humaines. Lorsque celles-ci sont guerrières, elles ne construisent qu’une histoire sacrilège.

 

La nature humaine est culturellement conditionnée depuis des siècles et des siècles à une auto – soumission au tragique par l’acceptation de la désignation de soi et de l’autre comme élément sacrificiel potentiel.  Et les mentalités sont éduquées et contrôlées pour ne s’indigner de rien.

Il en résulte le développement passif de charges émotionnelles négatives et mortifères, morbides qui, savamment récupérées, ont comme fonction de consolider le lien qui unit un groupe en provoquant un réflexe communautaire face à l’adversité et une culture de l’adversaire, d’un ennemi à désigner, voir à créer de toute pièce.

 

La manipulation de l’émotion est donc dangereuse.

La seule question éthique est : comment transforme t’on l’énergie de l’émotion suscitée ?

Au final, le libre arbitre de chacun reste le seul juge en choisissant de poser à leur juste place des limites acceptables, en s’octroyant le choix de consommer ou de ne pas consommer, d’accepter ou de refuser.

Surgit alors la question des limites acceptables. Quelles sont-elles ? Où les placer ?

 

Lorsque Guy Môquet parle à sa mère, on ressent l’immense affection d’un fils envers celle qui l’a mis au monde, accompagné dans l’enfance, fait grandir dans la tendresse et l’amour, amour d’un fils envers celle qui est la « gardienne du foyer » et de son intégrité, de sa cohérence au sens premier de la construction familiale, de plus en ce cas précis la seule gardienne de la cohérence familiale puisque le père est absent et éloigné, déporté en Algérie.

  

Il commence sa lettre en s’adressant d’abord à elle.

Quatre fois, il l’appelle « petite maman chérie » «  maman ».

Comme s’il voulait par l’expression d’une tendresse infinie réparer le chagrin et la consoler de l’immense tristesse qu’elle va devoir supporter au-dedans d’elle-même pendant toute une vie,  déchirée et rongée par une culpabilité intime mais interdite car sujet d’expression tabou, culpabilité née de n’avoir pas eu le pouvoir et les moyens personnels de changer le cours de la terrifiante destinée de son fils.

 

Quelles sont nos émotions intimes ? Quels sont nos sentiments intérieurs, à nous les mères qui avons subi et subissons encore tant de violence sur nos enfants sans moyen de protestation, qui assistons démunies au terrible spectacle des luttes fratricides ?

Qui appellent à leur aide et à leur chevet, à leur ultime secours, tous les « héros » blessés à mort, détruits physiquement, intellectuellement, affectivement, socialement et spirituellement sur les champs de bataille, dans les guerres atroces où s’exprime avec le droit de tuer et d’assassiner tout ce qu’il y a de plus vil et odieux en l’être humain ?

Quel  mot prononcent-ils avec leur dernier souffle ?

Posons la question aux survivants des guerres de 14-18. Il en reste encore un ou deux.

Posons la question aux survivants de la guerre 39-45, de la guerre d’Indochine, de la guerre d’Algérie, de la guerre d’Irak, de toutes les guerres qui fleurissent sur l’immense marché occulte des désastres et des armes sur toute notre planète. 

La réponse est toujours la même : « Maman ! »

Au moment de mourir, achevés sans scrupules, les mourants appellent leur mère, comme si elle seule avait eu le pouvoir de les sauver de cette épreuve insupportable, comme si celle qui les avait accouché à la vie, étrangère au sacrifice consommé, était la seule à pouvoir les accompagner dans une mort atroce. Elle seule à pouvoir les prendre, meurtris et faibles, dans ses bras à cet instant-là, pour accomplir à nouveau le miracle de la guérison et de la vie, alors que la culture des frères, des hommes entre eux, interdit cette effusion de larmes et de gestes affectifs, doux et tendres, interdit la compassion.

 

Les pouvoirs qui remettent les médailles vont répondre « mais les guerres fabriquent aussi des héros ! Et nous avons besoin de héros ! »

Nous fabriquons des héros, mais à quel prix ? Au prix du sang, de la culture sanguinaire et barbare dont nous avons hérité des générations précédentes et que nous avons tacitement acceptée, faute de comprendre les mécanismes de la culture et des lois de la guerre, faute de vouloir la remettre en question, faute de vouloir réfléchir au sens de la vie.

Oui ! Il faut bien adoucir par des médailles et le goût de l’honneur, la culture des honneurs, l’horreur et la rendre acceptable. Là est la perversion réelle : rendre acceptable ce qui en vérité est inacceptable au nom de la déclaration des droits de la personne humaine, de l’homme et du citoyen !

La guerre est une violation du droit à la vie ! Aucune médaille, aucun titre de gloire, aucun honneur  n’a jamais rendu un fils à sa mère.

Cette culture-là, nous avons le devoir de la remettre entièrement en question pour la survie de nos enfants, le respect de leur droit à ne pas être tués, assassinés par le cynisme, la haine ou la perversion

 

Et que dire de cette mort que nous propose l’impitoyable culture de la guerre ?

Une mort d’une violence inouïe, cruelle, qui assassine toute émotion créatrice, interdit tout sentiment profond venu du coeur, mais hélas jouissive pour l’esprit et l’émotion destructive qu’elle secrète en anéantissant le corps de l’homme !

Et il ne faudrait éprouver aucun repentir, aucune repentance pour s’engager enfin dans la voie de la réconciliation ? Et il ne faudrait avoir aucun pardon à accorder, à demander, à engendrer pour engager la révolution de nos mentalités,  n’avoir aucune considération pour les victimes d’actes de barbarie ? Et il faudrait continuer indéfiniment à fonctionner sur la culpabilité au lieu d’engager notre responsabilité ?

 

Cela me fait soudain penser à l’histoire d’un mort cruxifié devenu célèbre.

Née en Bretagne, je me sers des références chrétiennes qui ont structuré et jalonné mon enfance.

Aussi, je prie ceux qui sont d’une culture différente de m’en excuser, mais surtout au-delà de l’histoire rapportée et des noms cités, je les remercie infiniment d’en percevoir spirituellement les symboles et la teneur du propos que je souhaite universel.

Si j’étais née ailleurs, je parlerai sans doute d’un autre « héros » dont l’histoire nous est parvenue, contée ou rapportée à travers les siècles en façonnant nos mentalités.

 

Au moment de mourir trahi par ses frères, Jésus de Nazareth prononce ces mots terribles « mon père, mon père, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Où est le père tout-puissant pendant que son fils meurt ?

Cette absence vécue comme un abandon prend elle-même un sens terrifiant.

Le père a abandonné concrètement et spirituellement son enfant aux mains avides de sang et de vengeance de ses bourreaux.

Ses bourreaux, ce sont tous les hommes, dénonciateurs, traîtres, lâches, justiciers, vengeurs, arrogants,  laveurs d’honneur bafoué, meurtriers, assassins, collaborateurs, cyniques, dominateurs… tous les visages de la perversion, du cynisme et de la haine qui ont mis Jésus sur la croix.

 

Où est le père tout-puissant ?

Le père s’est absenté du cœur même du drame pour qu’il puisse se dérouler selon la loi programmée dans l’esprit guerrier, comme s’il cautionnait par cette absence la sentence des bourreaux et comme s’il la justifiait pour que son fils puisse devenir un héros sauveur… Comme s’il fallait pour la construction des mentalités guerrières que l’accomplissement d’un homme passe par l’initiation au rituel du sacrifice de soi.

Comme si l’amour et la reconnaissance des pères ne pouvaient être acquises qu’après le passage obligé de la confrontation au sacrifice.

L’absence du père, concrète et spirituelle toute à la fois, l’absence de compassion du père, expliquerait-elle la culture de la guerre, son acceptation fatale dans l’esprit des êtres humains et son héritage culturel ancestral qui perdure ?

 

A ce point de ma lettre, je me sens obligée d’évoquer le sacrifice des enfants soldats et des enfants bombes, ceux qui endoctrinés aveuglément se détruisent  en détruisant avec eux leur ennemi désigné. Et je pense que l’humanité d’aujourd’hui devrait se poser intimement cette question : pourquoi avons-nous collectivement produit une telle monstruosité ?  Pourquoi notre culture est-elle celle de la cruauté, de l’amour du sacrifice, de l’amour sacrifié ?

Pourquoi est-elle celle de l’horreur ? Pourquoi n’est-elle pas celle de l’amour de la beauté ?

 

Jésus le sacrifié n’avait pas besoin d’appeler sa mère car elle était là, présente au pied de la croix du supplice, présente dans le silence de sa douleur, une présence concrète et spirituelle tout à la fois, compassionnelle, sans possibilité d’intervenir dans le déroulement du drame.

Elle ne protestait pas, elle supportait la scène, spectatrice passive de la tragédie. En ce temps-là, les femmes de Galilée étaient assujetties à un rôle de discrétion, on ne leur demandait pas leur avis. Elles étaient soumises à la tutelle des maris, soumises aux lois des patriarches.

 

Très peu de mères abandonnent spirituellement leurs enfants. Elles sont là en grande majorité, témoins des drames, victimes elles-mêmes de l’expression de tant de violence, silencieuses, immobiles, traumatisées, atterrées, confondues devant la souffrance et ne recueillent dans leurs bras que les blessures secrètes d’humanité et les corps traumatisés épuisés de misère.

Pourquoi notre culture est-elle celle de l’amour du sacrifice, de l’amour sacrifié ? Pourquoi n’est-elle pas celle de l’amour de la beauté ?

Devrions-nous encore nous taire et accepter passivement l’horreur, la cruauté, quand nous savons créer de la beauté, quand nous savons que le devenir de l’humanité dépendra de sa capacité à mettre son énergie au service de la beauté et de sa volonté de l’incarner en lui donnant des visages et des  scènes pour se représenter ?

 

Toutes les guerres se préparent et sont exécutées au nom de l’esprit du pillage et de la destruction, de la domination,  jamais au nom de la Création.

Tous les sacrifices humains ne prouvent à l’humanité que son manque d’amour pour elle-même, que son insatiable besoin de prédation et de profit, sa boulimie de consommation et d’épuisement des ressources y compris humaines, son arrogance.

Je le répète, pourquoi notre culture est-elle celle de l’amour du sacrifice, de l’amour sacrifié ? Pourquoi n’est-elle pas celle de l’amour de la beauté ?

 

Nous sommes en 2007, confrontés quotidiennement à la violence et les médias se plaisent à en être les messagers.   

Face à cette situation de mépris pour la nature humaine et pour les progrès qu’elle est potentiellement capable de faire pour elle-même, nous les mères et les femmes conscientes osons enfin prendre la parole et  nous avons décidé ici et là d’agir.

Les mères courageuses se réveillent de leur stupeur, elles revendiquent leur liberté de penser et d’expression, leur liberté de voir autrement, elles dénoncent enfin les crimes commis sur leurs enfants, les atteintes fondamentales à leurs droits.

Voyez les mères de la Place de Mai à Buenos Aires en Argentine. Elles demandent des comptes sur la disparition de leurs enfants depuis 1976 !

Voyez les « femmes en noir » qui, depuis Jérusalem Ouest en 1988, organisent des manifestations silencieuses partout dans le monde, de Tel Aviv à Londres, de Haifa à Sydney, d'Amsterdam à Rome, de Belgrade à New York.

Voyez les mères de Tchétchénie

Voyez les femmes qui ont constitué un Réseau Mondial de Solidarité des mères, épouses, sœurs, filles, proches de personnes disparues

Les femmes agissent pour changer les mentalités. Elles savent intérieurement qu’elles doivent faire bouger les choses et l’ordre établi en rétablissant des équilibres perdus ou jamais acquis dans des sociétés où le sacrifice de soi est fondateur de la souffrance, où le sacrifice de soi est accepté et récompensé pour maintenir l’autoritarisme symbolique et tout-puissant du patriarche impitoyable, invisible, absent (craignez-le !) et sur l’exemplarité, donnant le référent de la soumission et de l’exemple à perpétuer.

 

Est-ce un courage d’accepter sans mot dire, sans maudire, la perte d’un fils dans d’épouvantables conditions ?

Non, ce n’est pas acceptable. La perte d’un enfant est une désolation, une perdition, une abomination des réalités sordides de l’histoire dramatique que les guerriers se plaisent à reproduire et à laquelle les mères, les femmes sont soumises, qu’elles supportent, femmes d’Irak, d’Iran, de Palestine, d’Israël, du Darfour, femmes d’ici et d’ailleurs, et la liste est si longue…  

Car il s’agit bien de pouvoir accepter de supporter cela, au sens où l’on n’est pas acteurs mais spectateurs, comme on supporterait une équipe de football ou de rugby contre une autre, souhaitant la défaite de l’une et la victoire de l’autre.

Aucune mère ne peut au fond de son cœur se résoudre à supporter cela, à accepter définitivement cela. Dans la culture de la paix, chacun doit apprendre à placer sa pensée au-delà des partis pris.

L’éducation des femmes est en marche. Partout dans le monde, elles réfléchissent et prennent conscience de leurs droits et de leurs différences.

Quelle richesse et quel enrichissement pour l’humanité !

Elles savent qu’il y a un autre chemin pour construire les relations sociales et engendrer la survie avec la santé de la planète et le vrai progrès pour tous : le chemin de la paix qui passe par la pacification, la guérison des blessures secrètes et par l’éducation de tous.

Elles savent qu’il y a un immense travail à accomplir en ce sens dans tous les pays. Elles oeuvrent.

 

Combien la mère de Guy Môquet a t’elle versé de larmes et comment a-t-elle pu faire le deuil de cette tragédie ?

Remplie d’attention pour sa famille, la lettre de son fils est pathétique par l’expression de ses non-dits, par les lignes laissées en blanc, par le besoin d’affirmer une dignité de condamné et de trouver une auto - justification à une mort injuste.

Comment la dignité et la justice de l’homme peuvent-elle s’accommoder de telles pratiques, prise d’otages choisis arbitrairement ou pire, délibérément, par le gouvernement français pour être désignés, remis à l’occupant et exécutés pour l’exemple ?

Il n’y a là aucune équité, aucun message vivant à transmettre, juste de la désespérance, tant il est évident qu’une exécution pour l’exemple, fait de violence gratuite, n’engendre que de la violence et ne peut révéler aucun autre sens que celui de la culture de la violence pour la violence. La France a aboli la peine de mort depuis plus de vingt ans.

 

« … en vous embrassant de tout mon cœur d’enfant »

Enfin, la lettre de Guy Môquet est nourrie par la reconnaissance du cœur, la fraternité et la solidarité. On y ressent l’unité qui régnait au sein de sa famille pour se serrer les coudes et la ceinture… le besoin de faire face et front ensemble devant l’adversité.

Cette lettre en devient d’autant plus tragique que le cœur d’un enfant n’a rien à voir avec la culture de la guerre.

Dans le cœur ne peut se créer, se nourrir et s’entretenir qu’une seule culture, celle de la paix.

La culture de la guerre bien au contraire est une pure production de l’esprit des hommes et les hommes courageux et lucides qui ont écrit le texte de la Constitution de l’Unesco l’ont bien souligné : « Les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix ».

Et j’ajouterai cette pensée personnelle de femme en mouvement, de femme qui danse la vie, qui danse la paix :

« C’est dans le corps élevé et révélé guerrier que se sont déclarées et ancrées les violences et les barbaries, c’est dans le corps élevé et révélé pacifié que se révèleront et se libéreront les gestes et les actes de culture de la paix, que réside l’art de créer avec la vie pour la paix. »


Les guerres germent dans des esprits malades et elle sont entretenues et nourries par la maladie de l’esprit quand il est devenu stérile, quand il est coupé de toute réflexion et vision universelle, de toute notion de solidarité, de dignité et de respect, et quand il est manipulé par des émotions aux forces contraires et adverses.

Quand l’esprit sera libéré de ses pulsions guerrières et éduqué à la paix, quand l’émotion suscitée sera révélatrice et créatrice de la beauté, il deviendra impossible à la personne humaine de penser, de fabriquer, d’expérimenter les armes pour tuer, qu’elles soient mots agressifs, gestes violents, actes et images de barbarie.

La personne humaine aura pris enfin conscience de sa dignité et saura l’exprimer.

Et la culture de la guerre apparaîtra comme l’expression dépassée d’un comportement archaïque, l’expression de la « non – civilisation ». 

Il n’existe pas de guerre civilisatrice ! La vraie civilisation, c’est l’éducation à la culture de la paix.

 

Quand on reconnaît les siens par le cœur, quand on a la capacité d’être reconnu, de reconnaître et d’accepter l’autre dans la cordialité du vivant, c’est à dire dans ce qui est relié par cet organe essentiel qui bat au rythme de la vie, le cœur de vie où s’exprime et se perpétue le mouvement vibratoire du souffle de l’être, on est alors incapable de refuser à un autre le droit de vivre, le droit de continuer à être dans le grand mouvement universel de l’expérience existentielle, on ne peut plus porter atteinte à son intégrité.

Le faire, serait se porter atteinte à soi-même.

A ce point du développement de l’esprit, la guerre devient une barbarie, le sacrifice de soi une erreur d’attitude et de comportement, l’amour du sacrifice de soi et du sacrifice de l’autre une perversion mentale, une ignominie intellectuelle.

A ce point de développement spirituel, l’amour de la beauté engendre la joie d’inventer la paix avec créativité.

 

Nous, femmes et mères, hommes et pères de bonne volonté, voulons éduquer et élever nos enfants non dans le sacrifice de soi, la frustration de soi jusqu’au renoncement ultime, mais en œuvrant de toutes nos forces vives pour développer l’estime de soi, la confiance en soi, la tolérance et la capacité de dialogue avec l’autre, l’amour de la beauté, de la vie.

 

Le sacrifice, c’est le défi au sacré !

Aucun dieu n’a jamais réclamé le sacrifice de ses enfants pour qu’ils obtiennent des privilèges, des grâces ou une bonne fortune. 

Dans toutes les croyances, des hommes appellent des hommes à se relier aux dieux, à Dieu comme à leur part d’invisibilité, de création dans ce qu’elle porte d’extraordinaire, de providence et de richesse spirituelle, dans ce qu’elle engendre d’amour, de supplément d’âme.

Ce sont les croyances populaires fondées sur la peur de l’autre, le besoin de domination, et le refus d’incarner, de respecter et de reconnaître la création toute entière dans ce qu’elle a d’extraordinaire, d’exceptionnel, de réalités insoupçonnées, mystérieuses, impalpables, inimaginables qui ont opposé les hommes, les fratries, les clans, et qui les ont dressés les uns contre les autres.

 

Devant la création et sa magnificence, nous, les femmes et les hommes du XXI ème siècle, avons le devoir d’unir nos efforts pour la sublimer et la régénérer et non pour la posséder abusivement, la soumettre et la consommer outrancièrement pour la détruire définitivement. Nous voulons vivre ! Nous ne voulons pas mourir tragiquement !

 

La Création dont nous sommes des fruits n’a que faire de la concurrence des hommes limités à l’engendrement d’une pulsion et d’une puissance stérile qui a comme mission l’extermination partielle ou définitive du genre humain.

La Création et la vie, notre survie, ont besoin de notre intelligence de cœur et de la vivacité de notre esprit, de notre bonne santé physique, mentale, morale, éthique, affective, économique, spirituelle pour être servies, enrichies et embellies par nous-mêmes.    

 

C’est pourquoi j’écris ce texte, pour apporter ma réflexion, mon point de vue et ma participation à la réalisation des objectifs ayant présidé à la création des Nations-Unies, pour que la Culture de la Paix dont je me porte ici messagère pour l’Unesco devienne à l’évidence la seule voie de co-création à suivre :

- pour que chacun dans le cadre de la décennie d’éducation à la paix au profit des enfants du monde se sente personnellement responsable de la création du « plus jamais cela », 

- pour que les peuples des nations imposent à leurs gouvernements la voie du « plus jamais cela »,

- pour que nos chefs d’état y soient sensibilisés et qu’ils engagent leur responsabilité dans la voie du juste progrès.

Car la vision et l’espérance portées par la culture de la paix sont les seuls choix capables d’exprimer notre richesse d’être humain, notre dignité et notre vraie liberté, notre élan vers le devenir.

 

Le Président de la République française, en choisissant de faire de la lettre de Guy Môquet un objet de culture nationale, me donne l’occasion et l’obligation de dire ce que je pense et ce que je ressens au plus profond de mon être, et d’en témoigner par l’écrit.

 

Pour terminer mon propos, je reviens encore une fois avec insistance sur les derniers mots de la lettre de Guy Môquet.

« Je vous embrasse de tout mon cœur d’enfant »

Qui peut contester que c’est bien un enfant que l’on a conduit au poteau d’exécution, un enfant de 17 ans et demi, un enfant mineur ?

La lecture d’une telle lettre n’a pas vocation à servir l’expression du pathos exaspéré de nos dirigeants politiques dans le rôle des héros – sauveurs, préférant faire l’apologie de l’héroïsme guerrier plutôt que de se pencher sur les vraies sources et racines de la violence qui envahit nos cités, nos écoles et nos familles.

Non, cette lettre et ce drame n’ont pas cette vocation.

Nous réclamons de nos dirigeants politiques la loyauté intellectuelle.

Nous n’admettons pas qu’ils récupèrent l’énergie éparse d’une jeunesse sans repère (sans le retour du père !) pour la conditionner dans le culte du héros sacrifié.    

 

Eclairés par nous, les artisans de paix, nous souhaitons qu’ils entendent nos voix et proposent des réponses modernes et projectives, qu’ils nous permettent de mettre en oeuvre la culture qui révolutionne nos mentalités, la culture de la paix semée à travers le monde depuis plus de 20 ans, en nous apportant aide et soutien, moyens et visibilité.

Ainsi ils apporteront une énergie utile et une volonté nécessaire pour servir la personne humaine, l’éducation des enfants et des jeunes à la paix, la prise de conscience des droits et des devoirs, pour respecter et embellir la vie.

Plutôt que de servir l’argent nerf de la guerre,  que l’on nous donne, à nous, artistes et artisans de paix dans le monde, les moyens de mettre en avant, en élan et en actes nos ambitions d’humanité.

 

C’est pourquoi en préambule de ce choix de société que j’espère de toutes mes forces créatives, je souhaiterai que soit complétée la charte des droits de l’enfant et qu’y soit inscrit un nouveau droit.

Je cite : 

« Considérant que l'enfant, en raison de son manque de maturité physique et intellectuelle, a besoin d'une protection spéciale et de soins spéciaux, notamment d'une protection juridique appropriée, avant comme après la naissance,

Considérant que la nécessité de cette protection spéciale a été énoncée dans la Déclaration de Genève de 1924 sur les droits de l'enfant et reconnue dans la Déclaration universelle des droits de l'homme ainsi que dans les statuts des institutions spécialisées et des organisations internationales qui se consacrent au bien-être de l'enfance,

Considérant que l'humanité se doit de donner à l'enfant le meilleur d'elle-même,

L'Assemblée générale Proclame la présente Déclaration des droits de l'enfant afin qu'il ait une enfance heureuse et bénéficie, dans son intérêt comme dans l'intérêt de la société, des droits et libertés qui y sont énoncés; elle invite les parents, les hommes et les femmes à titre individuel, ainsi que les organisations bénévoles, les autorités locales et les gouvernements nationaux a reconnaître ces droits et à s'efforcer d'en assurer le respect au moyen de mesures législatives et autres adoptées progressivement en application des principes suivants :

 

Suivent 10 articles auxquels je propose comme contribution personnelle et responsable d’ajouter celui-ci :

« Chaque enfant a le droit fondamental de vivre dignement, sans que quiconque ou quoi que soit puisse porter atteinte à son intégrité physique et spirituelle, et ce droit commence par le droit de ne pas être exécuté, tué, assassiné par fait et cause de guerres et de violences quelles qu’elles soient.

Les adultes, groupes humains, sociétés et gouvernements qui ont en charge son éducation et qui sont chargés d’établir les lois qui président au juste et bon fonctionnement des relations humaines, tous ces  responsables ont le devoir de prévenir les guerres par le développement de la culture de la paix afin de protéger chaque enfant des traumatismes et des conséquences de toutes les sortes de violences.»   

 

La France est l’un des 50 pays membres fondateurs des Nations-Unies le 26 Juin 1945 et elle est l’un des 5 pays membres permanents du conseil de sécurité avec droit de veto.

A ce titre elle a un rôle exemplaire à jouer dans le concert des Nations et dans le monde.

C’est à cette France-là que j’adhère, cette France-là que je connais, à laquelle mes ancêtres ont donné sueurs, peines, eau et sang.

Citoyenne du monde, c’est le grand mouvement des peuples des Nations Unies que je comprends, peuples qui ont suffisamment versé de larmes, de sueurs, de peines, d’eau et de sang.

En tant que femme, en tant que mère, en tant que personne morale et physique, je ne puis plus tolérer la pérennité de toutes les souffrances indignes et leur reproduction systématique de générations en générations

 

Ce n’est pas la lettre de Guy Môquet qui devrait être lue dans les écoles, les lycées, les collèges de France, ou récitée par une équipe de rugby en transe.  

C’est la Déclaration Universelle des Droits de la personne humaine (de l’homme et de la femme),  la Déclaration Universelle des Droits de l’enfant, qui doivent devenir des textes de référence pour que chacun ait une haute opinion de sa dignité, de ses devoirs et de ses droits, et pour que ces droits enfin connus de tous ne soient plus jamais bafoués, qu’aucun enfant ne soit plus armé, qu’aucun enfant ne soit plus sacrifié.

Et si les droits de l’enfant Guy Môquet avaient été respectés, il n’aurait jamais été exécuté. 

 

Bien cordialement, avec mes très chaleureux sentiments de paix et de sérénité.

 

 

Marie Robert,  artiste et auteure, ce 21 Septembre 2007

  Journée internationale de la Paix décrétée par les Nations-Unies

 

Note d’auteur: 

Conformément à la loi sur la propriété intellectuelle et artistique, ce texte ne peut être reproduit sans autorisation au préalable de l’auteur. Après obtention du droit de copie et de reproduction,  la mention suivante doit apparaître :  

© Marie Robert, artiste nommée messagère de la paix à l’Unesco en l’an 2000 – texte écrit en septembre 2007 – dépôt SACD

 

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TEXTE 3/3

 

Lettre au Président de la république française, Nicolas Sarkozy

Et, pour information, à tous les chefs d’état des pays membres des Nations-Unies

 

 

 

M. le Président de la république française,

 

 

 Vous avez pris la décision d’instituer une journée nationale « symbolique » le 22 Octobre, d’instrumentaliser la lettre de Guy Môquet en imposant sa lecture dans les lycées aux jeunes adolescents. A ma connaissance, cette manifestation est programmée depuis l’Elysée sans concertation d’un conseil supérieur d’éthique et sans l’avis des associations qui oeuvrent pour la paix.

.

Je remarque avec affliction que cette date commémore une exécution capitale, qui plus est celle d’un enfant le 22 Octobre 1941, un enfant mineur que mon pays, la France, n’a pas su protéger alors qu’elle en avait le devoir puisqu’il n’avait que 17 ans et demi et que la majorité légale était alors fixée à l’âge de 21 ans.

Les états fondateurs de la Société des Nations connaissaient la Déclaration sur les droits de l’enfant rédigée et adoptée à Genève en 1924. La France était l’un de ces états signataires.

 

Je vous adresse personnellement cette lettre pour attirer votre attention sur un certain nombre de valeurs humaines tant personnelles que collectives, d’observations et de principes auxquels je désire que mon pays natal, la France, et ses élus soient particulièrement attentifs.

 

En effet :

* La France est l’un des pays membres fondateurs de l’Organisation des Nations-Unies.

* Elle siège comme membre permanent au conseil de sécurité de l’ONU.

* La commission de la république française auprès de l’Unesco m’a nommée en l’an 2000 messagère de culture de la paix.

* A ce titre, je porte la responsabilité d’informer sur cette culture qu’il me tient à cœur de semer, d’enrichir par des actes et des gestes symboliques, de promouvoir et de voir rayonner largement dans les esprits.

* En tant que femme moderne et responsable, consciente de la diversité culturelle et des valeurs universelles à servir, je tiens à affirmer et à manifester mon point de vue lorsque j’estime qu’il est utile et nécessaire sur le plan éducatif et social parce que profondément différent.

 

Citoyenne de la France dans le monde, je suis nourrie et habitée par l’amour de la Terre, de la beauté et l’éducation à la paix est profondément enracinée dans ma pensée et dans mes actes.

Avec beaucoup d’autres femmes et d’hommes de ce pays et de la planète, j’ai embrassé un devoir de conscience, celui de construire l’avenir de l’humanité dans le respect de la Déclaration Universelle des droits de la personne humaine et le respect de la Terre qui nous supporte et nous permet de survivre.

 

Dans un cadre social de réelle démocratie, quand parité et équité seront respectées sans résistance misogyne, l’égalité des chances de réussite deviendra effective pour tous si elle est fondée sur l’éducation et sur la mise à disposition des outils et moyens nécessaires à l’affirmation de cette réussite.

C’est vers cet objectif que tendent les actions, réflexions, interventions et recommandations de l’Unesco pour apporter des réponses concrètes, matérielles et spirituelles, aux grands problèmes de la violence et de la misère, aux grands problèmes de toutes les pauvretés.

 

L’exécution d’un jeune homme de 17 ans est une défaite de l’esprit humain, une pauvreté intellectuelle pour toute l’humanité. Elle exprime une misère sociale profonde, une tragédie terrifiante pour la France.

C’est un acte de culture de la guerre et vous ne pouvez promouvoir en tant que chef d’état d’un pays membre des Nations-Unies une telle culture auprès de notre jeunesse en plein désarroi.

Or, je vous ai entendu dire aux informations du mardi 4 Septembre que, par la poésie et les arts, vous vouliez éduquer nos enfants au « tragique ».

 

Monsieur Sarkozy, par la poésie et les arts, j’ai choisi depuis quarante ans d’éduquer à la beauté et non à l’horreur. Je suis légitimement une citoyenne très inquiète et je viens vous en faire part, vous demander de réfléchir à la portée de vos déclarations.

 

Nous venons de faire à Paris le premier rassemblement des poètes du monde sur le thème de la paix. Aucun de ces  poètes ne souhaite que l’on utilise son œuvre pour l’éducation au tragique et à son cortège d’horreurs ?

 

Avant toute autre observation, je tiens à me présenter maintenant à vous :

 

Je suis la petite fille de la république française et je peux à plusieurs titres revendiquer cette filiation ainsi que les droits que la république a le devoir de m’octroyer.  Petite fille :

·                  par l’adoption de mon père à l’âge de 5 ans comme pupille de la nation après l’assassinat collectif de la guerre 14-18, drame dans lequel mon grand-père paternel a été tué à l’ennemi par éclat d’obus le 10 Novembre 1914.

·                  par l’adoption de ma mère comme pupille de l’état. Née le 20 janvier 1918, elle a été déposée et abandonnée par sa famille génétique au service des enfants trouvés, l’assistance publique de Rennes, à l’âge de un jour, le 21 janvier 1918

·                  Parce que c’est la république française, par l’intermédiaire de son représentant, qui s’est portée garante du mariage de mes parents en 1938 en acceptant d’accorder la main de ma mère, alors mineure et sous tutelle de l’état, à mon père. En donnant l’autorisation de ce mariage, la république française avait le devoir d’offrir aux enfants nés de cette union, aux six enfants dont je suis, toutes les chances de réussir leur vie, éducation, soutien, intégration au « bonheur collectif », égalité des chances, parité etc.

 

Vous avez choisi, en tant que président de la France élu à la majorité des voix exprimées, de protéger le patrimoine, donc des privilèges et des privilégiés. Le privilège initial est celui de naître dans une famille nantie qui peut assurer la réussite de ses enfants, les soutenir et les encourager car elle dispose elle-même des moyens et ressources pour les éduquer et pour les installer dans des conditions et décors de vie confortables voir luxueuses. Mes parents n’ont pas eu ce privilège et leurs enfants dont je suis ne l’ont pas eu non plus, et la république française n’a pas fait de nous les héritiers d’un bien commun, les héritiers de privilèges, des privilégiés.  

 

Pour respecter notre pays, ses valeurs et ses engagements, le lent cheminement des prises de conscience populaires depuis la révolution française de 1789, le sang versé par nos ancêtres depuis l’avènement de la république jusqu’à la V ème, votre rôle en tant que président élu est de garantir à chacun le respect de ses droits fondamentaux et non de garantir à chaque nanti le respect de ses privilèges.

Je pense qu’il est essentiel maintenant de choisir de réparer les préjudices subis par les déshérités dont je fais partie. Et je souhaite l’avènement de la sixième république dans laquelle les femmes, à force de courage et d’intelligence, et non à la force du poignet et de l’épée, auront effectivement leurs droits et leur place à part entière sans discussion, humiliation et discrimination possibles, VI ème république orientée vers la culture du dialogue et de la médiation avec la création d’un ministère de la paix et j’accepterai la responsabilité d’en être la première femme ministre si cette proposition m’est faite.

 

Il y a beaucoup plus de déshérités que de privilégiés sur notre planète. Les premiers se comptent par milliards quand les seconds se comptent par dizaines de milliers.

La république française elle-même a « fabriqué » beaucoup de déshérités, conséquences des inégalités sociales transmises de générations en générations, conséquences des guerres et des drames, conséquences de la culture de la guerre. Le jeune Guy Môquet et sa famille font partie de cette catégorie-là.

 

Comment la culture de la guerre entretient-elle la pauvreté ? Comment « déshérite t’elle » les générations qui la subissent et les suivantes ? Les réponses de fait sont évidentes :  

- par privation des « pères » qui, par leur énergie de vie et le fruit de leur travail auraient pu bâtir une famille heureuse, un patrimoine et le léguer à leur descendance, et qui n’ont pu le faire puisqu’ils ont été tués, sacrifiés à la culture de la guerre, en pleine jeunesse et maturité, laissant enfants et veuves dans la pauvreté, le chagrin et la désolation pour des générations. Et j’oserai ajouter avec clairvoyance, pendant que quelques marchands d’armes et d’artifices construisaient leur fortune et leur patrimoine sur le dépeçage, le désastre et la souffrance de la multitude.

-  par des habitudes monarchiques ancrées dans les mentalités, des lois républicaines et des pratiques sociales autorisant les abandons d’enfants à la naissance, perpétuant la protection d’un nom et l’oubli d’un autre, immobilisant le présent dans les hiérarchies du passé, sécurisant le patrimoine et favorisant la culture des secrets familiaux, privant de fait les milliers de familles issues de la descendance des enfants exclus et rejetés par les leurs, et de leur histoire personnelle, et d’un arbre généalogique aux racines solides et vivantes, et de leur héritage, et de la vérité sur les origines.

 

Sur le papier, le texte de la Déclaration Universelle des droits de l’homme accorde à chacun la dignité, une réelle égalité des chances, l’accès à l’éducation, la parité, la justice et l’équité, l’accès à l’identité et à la saine construction de la personnalité.

La république française a choisi de porter et d’affirmer ces valeurs en étant signataire de cette déclaration. Elle a le devoir à présent d’en assumer la teneur et la profondeur en réduisant les inégalités entre les privilégiés et les déshérités, en réparant les préjudices subis par les déshérités.

 

La petite fille de la république française que je suis estime qu’elle n’a pas eu toutes les chances de réussir, ni reçu toutes les aides pour s’affirmer, ni les possibilités de le faire à égalité avec les mieux nantis.  

J’estime que je n’ai pas reçu de la république française les moyens correspondant à mes capacités,  pour deux raisons majeures :

- Je suis une femme et j’ai été victime de discrimination par le genre, vouée et dévouée à la maternité, à la famille, assujettie à un rôle de mère et « d’épouse de », conditionnée culturellement au sacrifice d’elle-même et au renoncement à ses ambitions personnelles plus qu’à l’épanouissement plein et entier de sa personnalité et de ses capacités, culpabilisée plus que sensibilisée à l’affirmation de celles-ci dans un cadre valorisant pour l’acquisition d’une indépendance financière et pour l’acquisition d’une retraite personnelle décente. 

- J’ai hérité d’un modèle familial où rien n’était simple et facile. Mes parents n’avaient au départ pas beaucoup de richesse matérielle, de ressources personnelles pour en produire. Ils n’avaient pas bénéficié comme pupilles de la nation et de l’état d’une éducation supérieure et universitaire, ni de relations utiles et bien placées pour les aider à gravir les échelons de l’ascenseur social. Ils ont connu beaucoup d’épreuves et de difficultés, et si je n’ai pas connu la pauvreté, je connais la simplicité et la modestie. C’est mon héritage et moi non plus, je n’ai pu trouver dans mon pays une place juste et équitable correspondant à mes aspirations.

 

La loi est pourtant la même pour tous : 

-        La loi est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement ou par leurs représentants à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse. Tous les citoyens, étant égaux à ses yeux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents.

 

J’aimerai que cette loi s’applique à tout mon parcours de vie pour continuer à œuvrer dans la Création et pour diffuser la Culture de la Paix, non pour mourir de désespérance dans un climat social qui sert les privilèges, la culture de la guerre, refuse de considérer ses enfants déshérités, traite la pauvreté par le mépris ou la charité.

J’aimerai que tous mes engagements et mes actions trouvent un terreau d’enracinement collectif dans la création du ministère de la paix dont j’ai déjà parlé.

Le poste de responsabilité que je sollicite de la république est celui d’obtenir une mission pour la paix, d’en être une ambassadrice pour « concourir à la formation et à la transformation de la loi ».

 

En sortant enfin de la culture de la violence pour servir la culture de la paix, la France qui a toujours porté avec fierté les grandes idées de ses hommes éclairés, et qui maintenant au nom de la parité a le devoir d’écouter et d’accepter les grandes idées de ses femmes éclairées, peut devenir la conscience et le porte-flambeau de cette idée-là.

On s’épuise à gravir tout seul les montagnes de l’incrédulité, de l’exclusion, de la discrimination, de l’indifférence, à fréquenter les vallées de la précarité, les déserts de la création et de l’affirmation de soi au féminin.

 

Les « vertus et les talents » des femmes, si différents des talents masculins, si enrichissants pour toute la société, doivent être mieux reconnus et plus aidés dès à présent. Ils doivent être soutenus pour permettre aux femmes de vivre dignement et librement, sans tutelle patriarcale, dans la sérénité, dans un pays qui les respecte et qui se pose les bonnes questions sur sa misogynie, sur sa culture de l’arrogance et de la prétention.

 

Ayant constaté que toute ma grande famille républicaine a souffert des guerres, souffre des inégalités, j’ai pensé un jour : « Cela suffit. Changeons de culture. Changeons de regard et d’orientation.»

Comment un arbre privé de ses racines et de ses sources de vitalité par des agressions permanentes pourrait-il développer des feuillages beaux, sains et des floraisons prometteuses de bons fruits ?

 

Les commémorations officielles du 8 mai et du 11 Novembre célèbrent les armistices, la fin des combats. Qu’elles célèbrent désormais une volonté commune de mettre fin à toutes les violences et à tous les combats, le besoin de penser et de dire : « Cela suffit. Changeons de culture. Changeons de regard et d’orientation.»

 

S’il est juste pour la mémoire de « ceux qui douloureusement sont morts pour la patrie et qui ont droit qu’en notre cœur l’amour vienne et prie. », s’il est juste de se souvenir d’eux pour leur rendre justice, pour comprendre et prendre conscience de la barbarie et de l’horreur dont ils ont été les victimes, je pense qu’il est stérile de faire l’apologie du sacrifice de soi et de l’autre, que cette apologie est incompatible avec l’édification des bases d’une société pacifiée.

 

Je me permets de vous faire part de ma conviction intime et profonde : il est indécent de vouloir offrir à notre jeunesse l’exemple de l’enfance sacrifiée et de sacrifier notre culture de la paix en devenir au culte pathologique de la tragédie.

 

La lettre de Guy Môquet ne possède pas de valeur littéraire, pas de valeur historique susceptible de promouvoir la culture de la paix. Elle est seulement terriblement pathétique.

Les circonstances de son exécution sont déplorables et pitoyables au point qu’elles ne peuvent constituer qu’un triste exemple de la culture de la guerre.

Ce jeune homme sacrifié est un enfant martyrisé.

Transformer un enfant martyr en héros de la résistance est une erreur de plus pour continuer à promouvoir la culture de la guerre et ses symboles mortifères. 

 

Dans mon pays où vous êtes né et qui a accueilli votre père, les femmes et les hommes ont le devoir de conscience, celui d’engager leur responsabilité devant l’histoire pour les générations futures, de s’engager à servir le droit de chacun dans le respect de la Déclaration Universelle des droits de la personne humaine et dans le respect des valeurs auxquelles notre pays a adhéré, celle de la charte des Nations-Unies.

Vous engagez donc votre responsabilité personnelle pour la paix ou pour la guerre en intervenant sur la construction des mentalités, en provoquant des émotions susceptibles d’être récupérées pour servir des idées qui ont largement montré leurs limites, image d’unité nationale, culte de la résistance, de l’honneur, de la patrie… des vieilles idées dans lesquelles les femmes modernes ne se reconnaissent pas car en ce temps-là, nous étions conditionnées, soumises et rendues invisibles.

 

J’engage ici ma responsabilité comme femme de paix en vous écrivant au grand risque de vous déplaire, de ne pas être écoutée, de ne pas être respectée.

Mais je dois en ces circonstances vous sensibiliser à la question de la construction de la paix dans les mentalités, à cette action si importante pour tous.

Si l’argent est le nerf de la guerre, quel pourrait bien être le nerf de la paix ? L’énergie humaine et la volonté de chacun sont le nerf de la paix.

 

La culture de la paix n’est pas basée sur la séduction, la manipulation des émotions, l’autoritarisme, la sanction, la punition, le code de l’honneur.

Elle s’appuie sur des prises de conscience, la considération approfondie des points de vue convergents et divergents, la réflexion, la prévention, la médiation, l’éducation pour inculquer des valeurs universelles, la claire liberté de parole, de pensée et d’action, le respect de soi et de l’autre, la responsabilisation des individus, le choix d’aimer la vie, d’apprendre la dignité, l’apprentissage de la relativité et l’expression de la beauté.

 

Vous voudriez donner à nos enfants et petits enfants des leçons sur notre histoire de France ? Je pense que ce n’est pas votre rôle de président.

Les professeurs qui ont cette vocation dans l’éducation nationale sont mieux préparés et habilités pour le faire dans la neutralité. Laissez-les libres de leur travail et de leurs compétences.

Laissez-nous libres de penser notre culture démocratiquement et de la faire surgir pour notre bien de toutes nos forces vives. 

La connaissance des racines, des sources, de l’histoire et les références au passé ne sont intéressantes que si elles sont de nature à bâtir l’arbre du futur, la survie et la bonne santé des générations qui viennent.

 

Avec la lecture de la lettre de Guy Môquet, je suis renvoyée à une période peu glorieuse de notre histoire, quand les collaborateurs étaient plus nombreux que les résistants et les justes, quand des dénonciateurs ont fait emprisonné le jeune Guy Môquet.

Vous revenez avec insistance sur de tels évènements, ranimez de vieux fantômes, attirant l’attention de notre jeunesse sur une époque dépassée et définitivement révolue, quand les femmes n’avaient pas encore le droit de vote, pas encore le droit de disposer d’elles-mêmes, de leur corps et la possibilité de choisir une maternité volontaire, quand elles étaient sous la tutelle des pères et des maris, quand elles n’avaient pas assez d’éducation pour ne plus servir la culture de la guerre et de la mort et pour dire « Cela suffit. Changeons de culture. Changeons de regard et d’orientation. Le chemin suivi par l’humanité est le chemin vers le désastre et non vers la survie. Vous, nos fils, nos pères, nos frères, écoutez-nous. Nous apporterons au monde l’étincelle qui manque pour enfin éclairer les esprits perdus dans les ombres et tourments, les esprits qui s’agitent indéfiniment dans les tragédies et se complaisent à faire revivre les sombres périodes de notre passé. »

 

Avec le culte de la résistance que vous vous appropriez de curieuse façon alors qu’en 1941 vous n’étiez pas encore né, que vos racines paternelles s’ancraient en Hongrie, vous nous faites régresser. Vouloir être considéré comme un résistant plus résistant que les résistants historiques ouvre la voie à des questionnements multiples que nous, les citoyens, sommes en droit de nous poser quant à la représentation cohérente de soi, quant à la construction d’un personnage avec l’emploi de la mise en scène théâtrale.

Il importe à tous, à vous comme à moi, de construire l’avenir. Il  est de la responsabilité de tous de regarder vers l’aube des jours nouveaux avec modestie, simplicité, authenticité, avec ce que l’on porte en soi et ce que l’on est vraiment, avec de l’énergie humaine valorisée et de la volonté.

 

Nous, les femmes modernes, avons pris conscience de nos différences et de nos droits, de notre valeur et de nos capacités, nous contribuons à changer le monde et nous allons continuer à porter haut notre parole pour faire entendre nos voix et faire respecter nos points de vue.

Nous n’acceptons plus que nous soit infligée d’en haut une vieille culture patriarcale.

Nous ne voulons plus que « la culture des hommes entre eux » soit inculquée aux générations que nous avons mises au monde, comme unique modèle à suivre et comme référence idéologique.

 

Nos enfants sont nés et créés pour survivre sur notre belle planète et non pour mourir déshérités par les générations précédentes sous le coup des pires expressions des idéologies humaines, celles de la haine, de la guerre, fascisme, racisme, discriminations… mais aussi intoxications, pollutions, atteinte à la bonne santé sous toutes les formes perverses et méprisantes qu’elles peuvent prendre dans une société de marché, de production et de consommation ignorante de ses propres méfaits sur l’environnement et la nature.

 Dans les thèmes retenus pour le Grenelle de l’environnement, il n’est pas question d’art, de culture ni d’éducation à l’environnement. Comment pensez-vous pouvoir adapter les mentalités aux nécessaires changements pour vivre en cohérence avec notre planète ? Ce n’est pas une question de décrets et de taxations, c’est une question de comportements. 

 

Je pense que « l’entrée en humanité » de chacun, président ou simple citoyen, commence précisément par des prises de conscience souvent difficiles et peu glorieuses, peu satisfaisantes pour l’esprit, celles que chacun de nous est quelque part amené tôt ou tard à réaliser car chacun à sa manière est responsable de ce qui est et chacun le subit.

L’ignorance, la lâcheté et l’aveuglement constituent le terreau de la culture de la guerre. Le courage de prendre ses responsabilités face à la vie et d’en assumer avec simplicité et modestie les conséquences constitue le premier pas vers la construction de la paix, paix avec toutes les terres vivantes, y compris avec la nature pour un environnement de santé et de survie.

 

Ainsi l’histoire de la France de 1941, et celle de bien d’autres époques, devrait être revisitée dans les livres d’histoire avec un regard élargi, une vision plus relative des évènements, et pour une appréciation plus objective de sa situation dans l’histoire de l’humanité toute entière. Ce serait un deuxième pas vers la construction des mentalités pour l’émergence d’une culture de la paix.

 

Je me sens agressée quand vous critiquez la repentance, quand vous parlez de « liquider l’héritage de mai 1968 »…

Je me sens agressée par ce langage d’une violence inouïe.

Je le ressens comme une insulte faite à ce que nous sommes en 2007 grâce entre autres révolutions à celle de mai 1968 !

Précisément, grâce au moment de notre histoire où la jeunesse dans un élan de libération intense et de révolte a montré et exprimé qu’elle ne pouvait plus faire confiance à des générations de pères autoritaires qui les emmenaient au sacrifice, de censeurs qui imposaient de « marcher dans leurs pas », de « dictateurs de la pensée » qui ne respectaient pas son besoin d’expression et de créativité, qui lui insufflaient une culture dont elle ne voulait plus, une éducation figée dans ses mandarinats et déconnectée des réalités et des aspirations au changement, des nécessités de changement, déconnectée d’un monde en pleine évolution.

C’est à partir de cette date que nous, les femmes, avons commencé à « grandir » pour sortir des tutelles et des censures subies et supportées, des frustrations faites tant à notre intelligence qu’à notre liberté de disposer de notre corps, de nos capacités et de notre esprit, que nous nous sommes vraiment permis de commencer à nous penser telles que nous sommes et non plus telles que le modèle hérité de nos mères voulait que l’on soit. Il faut du temps pour une pareille révolution !

 

Aujourd’hui, en tant que mère et grand-mère, je refuse de servir les terrorismes quels qu’ils soient, d’alimenter les guerres et les conflits en offrant mes enfants et petits-enfants en sacrifice, d’imposer à  toute la jeunesse de mon pays de se construire sur des modèles et des schémas révolus, dans la morbidité de l’esprit et l’apologie du sacrifice, dans l’exaltation de la culture de la guerre au nom de la consolidation d’un pouvoir quel qu’il soit, de faire la propagande du culte du héros, de jouer sur le sentiment et les émotions pour m’approprier l’énergie des autres.

Je sais que ces cultes-là fabriquent la société qui consomme la violence, inculque la foi en une humanité qui aime la souffrance, se complait dans sa misère affective et morale, est exploitée dans un système relationnel basé sur la culpabilisation, la réprimande et la sanction, sur l’ordre punitif

 

Notre état nation, pendant l’occupation de son territoire, a collaboré et obéi sous l’emprise de la peur. Il a accepté d’envoyer à la mort des générations d’enfants mineurs, enfants juifs ou enfants désignés comme Guy Môquet, des enfants qui ont cru en leurs pères, qui ont cru aux idéologies parce qu’ils avaient besoin d’espoir et d’aventure dans un monde en décomposition et en perdition.

Notre état nation a envoyé ses fils en pleine force de la jeunesse en déportation et au travail obligatoire, en esclavage.

Notre république s’est fourvoyée dans une guerre sordide, celle de 14-18, et n’a pas hésité à jeter ses jeunes pères dont mon grand-père paternel dans la cruelle et ignoble boucherie des tranchées, dans des conflits et combats indignes d’une humanité civilisée, consciente et évoluée.

Pour le regard qu’il convient de porter sur l’autre et sur soi-même, sur l’Allemagne et sur la France d’aujourd’hui, sur les millions de vies meurtries de part et d’autre, je refuse l’ordre établi de la culture de la guerre.

 

Cette inhumanité-là, nous ne voulons plus la partager avec nos voisins, nos amis, notre famille, avec les autres. Nous ne voulons plus qu’elle immobilise notre conscience.

Cette inhumanité là condamne nos enfants à accepter la mort au nom d’une patrie, d’une terre, d’une société qui ne sait pas CONSTRUIRE la paix ou QUI REFUSE DE LE FAIRE

Cette inhumanité là condamne nos enfants à reproduire sans cesse les mêmes dramatiques schémas au nom des pères et de la défense des patrimoines.

Cette inhumanité là, vous vous proposez de la cautionner encore en enseignant à des générations fragiles et sans repères qu’il est honorable et louable d’accepter de mourir sous les balles de ses ennemis à 17 ans, qu’il est héroïque d’être arrêté, emprisonné, jugé terroriste pour fait de violence et de trahison envers l’occupant, condamné à la sentence de mort et exécuté.

Cette inhumanité là, par le symbole et la représentation, par sa mise en scène, inculque le goût et les valeurs, les schémas et les modèles du sacrifice, de la profanation du sacré.

Le sacrifice fut le prix à payer pour des engagements, des convictions personnelles qui dérangeaient l’ordre établi et le pouvoir politique en place dans cette période trouble de l’histoire de France où chacun devenait l’ennemi de l’autre, où chacun trahissait avec une telle facilité sa conscience.

 

Ce sont des générations d’êtres vivants et responsables de la survie et de la vie que je désire éduquer à leurs droits et devoirs en tant que mère et non des générations d’êtres conditionnés au combat et à l’acceptation de la mort injuste, des générations condamnées à fabriquer un ennemi à craindre, à maîtriser et à abattre.

Le plus grand ennemi que chacun d’entre nous possède, c’est lui-même.

Le personnage cynique qui dort en nous et manipule nos pulsions de mort et de vie, manipule nos angoisses et nos peurs est redoutable.

 

Attaque, défense, résistance sont les gestes de la culture de la guerre.

La résistance en effet ne trouve une raison d’être comme pulsion de vie et de survie que dans un contexte guerrier, une situation de luttes et de conflits, d’atteinte aux droits fondamentaux. 

Nous, les femmes conscientes, évoluées, les mères de l’humanité, n’avons que faire des médailles et des honneurs, des hommages destinés à passer du baume sur un mal incurable.

C’est la maladie de la guerre que nous voulons éradiquer de nos esprits.

C’est à la source de cette maladie ancestrale qu’il convient de retourner pour comprendre la haine, dans nos esprits agités qui ont accepté un jour l’inacceptable, qui ont inventé un jour l’intolérable, qui ont accepté un jour la consommation du tragique..

 

L’écoute de l’autre, l’expression de soi, les actes de médiation et le dialogue sont les attitudes à apprendre pour générer la culture de la paix, qui est culture de l’amour de la vie dans tous ses états et tout son éclat, son éblouissante beauté, ses merveilleuses expériences à engendrer pour vivre ensemble en trouvant les solutions éthiquement et solidairement partageables.

 

Agresseur et agressé forment un couple inséparable dans la culture de la violence. L’un est dominant quand l’autre est soumis. L’un frappe quand l’autre est fragile.

Avec l’éducation à la paix, la justice, le droit, la loi ont comme fonction de protéger l’agressé en lui donnant les moyens de ne plus être une victime et d’éduquer l’agresseur en lui apprenant à maîtriser ses pulsions agressives, que la loi du plus fort n’est plus une loi juste. C’est la responsabilité de tous les citoyens qui entre en jeu pour s’interposer, créer un plan médiateur neutre et sans parti pris, entre l’agresseur et l’agressé, pour réduire les violences et leurs conséquences désastreuses. 

 

Victime, bourreau et sauveur qui s’ignorent constituent la trinité profane de la culture de la guerre et de la violence.

L’égalité des droits, la dignité, la responsabilisation, la capacité de repentance, la réparation des préjudices et la réconciliation constituent les bases de l’enracinement et du développement de la culture de la paix.

 

Le chemin de la réconciliation passe nécessairement par plusieurs phases.

Aucune ne peut être balayée arbitrairement pour que le processus se déroule de manière efficace et durable.

La voie de la réconciliation permet de reconstruire des bases viables pour des relations humaines porteuses de confiance et d’estime de soi et de l’autre.

-.le regret, le repentir, la repentance constituent l’expression de la prise de conscience des actes commis, des erreurs, des délits, des crimes, des fautes d’attitude et de comportement. Cette prise de conscience exprimée est fondamentale, essentielle.

- la réparation des préjudices subis permet à l’agresseur de payer sa dette et de s’amender, à la victime d’être reconnue dans ses souffrances et d’entamer un processus de guérison des blessures reçues. Une vraie justice doit favoriser la demande et l’octroi du pardon.

- la réconciliation avec soi-même pour la reconstruction de sa dignité et de son intégrité quand elle est possible est le troisième pas de la culture de la paix

- la réconciliation avec l’autre est le quatrième pas de la culture de la paix.

La médiation dans laquelle un tiers citoyen responsable intervient entre victimes et agresseurs est une phase capitale de la réconciliation. Elle permet de libérer la parole. Elle permet à la parole d’être entendue.

Il appartient ensuite à chacun de choisir librement, délibérément de sortir de la culture de l’impardonnable, de l’insoutenable, pour se réconcilier avec les parties douloureuses de soi, de son histoire. 

Imposer la réconciliation sans passer par la repentance, c’est faire fi des drames, des blessures, des traumatismes, faire fi de l’histoire, de la psychologie humaine. C’est une erreur de cohérence. Les séquelles non guéries deviennent des secrets, des amertumes, des nœuds, des non-dits, des sources de nouveaux conflits, de désaccords, de haines qui tôt ou tard ressurgiront dans l’histoire des relations humaines, et parfois plusieurs générations plus tard, car les héritages transmis ne sont pas seulement de nature matérielle, ils sont aussi de nature immatérielle, de nature spirituelle.

 

La culture de la paix implique de sortir de la logique de guerre, de considérer les humiliations et les souffrances infligées aux femmes qui supportent depuis des siècles l’expression dominante de la culture des « frères et des pères entre eux », de considérer les humiliations et les souffrances que s’infligent les hommes, les frères, les fils, les pères entre eux depuis des siècles dans l’expression des rapports de force et le culte vénéré de la domination et d’une virilité mal affirmée, culte où les dominateurs assujettissent les vaincus à l’esclavage et à la soumission.

Pour que l’humanité atteigne à la dignité d’elle-même, il n’y a pas d’autre chemin que celui de considérer l’autre comme égal à soi-même et réciproquement, d’autre voie que l’altérité.

 

Apprendre à faire acte de repentance pour guérir les blessures du cœur, réparer les préjudices subis, payer enfin la « dette aux mères », la « dette aux femmes » pour les fils dont ce pays les a privées, pour les maris qu’elles n’ont pas eux ou qu’elles ont perdus, demander pardon à la mère de Guy Môquet pour toute la souffrance provoquée par cette exécution barbare… Tous ces actes constituent des pas fondamentaux pour s’engager sur la voie du modernisme, de l’égalité, de l’altérité et pour transformer nos mentalités.

Je propose que soit instituée en France une journée de la repentance pour toutes les humiliations, brimades, discriminations, souffrances et violences machistes infligées aux femmes.

Nous, les femmes françaises, attendons encore d’être respectées par les hommes politiques qui ont choisi de servir le peuple de France en se présentant au suffrage universel, à notre suffrage. Une virilité mal affirmée est une virilité dominatrice et violente. Elle est malsaine.

Nous, les femmes françaises, attendons la naissance de la vraie démocratie avec un réel partage des droits et des devoirs, du pouvoir et des moyens disponibles, réservés pour l’instant à quelques frères privilégiés ou courtisans.  

 

J’ai personnellement consacré par un mariage obligé des années de ma vie à une famille, à des enfants, puis à la construction de ma paix intérieure, à la cicatrisation des blessures héritées, enfin à comprendre le système social dans lequel je vivais, à me libérer de traditions de service et de silence, de conformité au modèle donné.

A l’âge de 20 ans, j’accouchais d’un enfant. On a sacrifié les brillantes études auxquelles j’étais destinée. On ne m’a pas laissé le choix. Je suis devenue « la mère de », « la femme de ». A cette période de ma vie, je n’ai pu construire mon identité sur ce que j’étais, sur ce que je valais, sur ce que je voulais.

J’ai gagné ma liberté spirituelle en divorçant.  

 

Monsieur Sarkozy, nous aimerions que vous ne soyez pas au service de représentations sacrificielles de notre passé guerrier, mais au service d’une France projective, ambitieuse, qui affirme et sert sa volonté de bâtir la véritable paix et développe sa capacité à éduquer pour notre « bien vivre ensemble ».

Avec la représentation du 14 Juillet 2007, vous avez clairement montré votre volonté de construire une Europe militaire, une Europe de la défense.

Femme de culture de la paix, j’attends la construction d’une Europe démocratique, sociale, qui fasse rayonner la culture de la paix.

En choisissant de mettre en jeu des moyens considérables au service de l’invention et de la fabrication d’armements de dissuasion coûteux, vous nous privez des moyens qui seraient utiles pour éduquer nos enfants à la culture de la paix. Toutes les armes inventées, fabriquées servent un jour contre nous, pour dire la guerre et son cortège d’ignominie et de cynisme. 

 

Votre rôle de chef d’état est de vous porter garant de la paix en tant que président d’un pays membre fondateur des Nations-Unies.

Nous citoyens sommes là pour vous rappeler votre mission, celle à laquelle les suffrages exprimés vous obligent.

Nous voulons que la vie soit respectée et honorée sur toute notre planète, qu’elle soit sublimée, que les générations ne soient plus sacrifiées au nom de l’intérêt de quelques fortunes à construire ou à conserver

  

Choisir de lire la lettre pathétique d’un pauvre jeune homme condamné à mort, la citant en exemple de résistance contre l’occupant et contre l’ennemi, n’apporte rien à la culture de la paix que nous devons construire ensemble.

 

Il n’est pas bon d’agiter les esprits de la revanche et de la révolte, en faisant ressurgir de vieux fantômes traumatisés, ni de manipuler les émotions.

En imposant à notre jeunesse, à notre pays, l’écoute d’un texte aussi tragique, vous prenez une décision symboliquement lourde de conséquences.

Guy Môquet, ce jeune homme soumis à l’ordre des pères, à l’autoritarisme de nations désunies, a cru dans l’effervescence de sa révolte adolescente en l’idéologie du communisme, à la victoire par le sacrifice de soi.

Il pensait participer à la construction d’un monde plus juste, rendre à son pays et à son père la liberté et la dignité, aux peuples des nations le droit à disposer d’eux-mêmes.

Il n’a reçu comme réponse que l’incompréhension et l’anéantissement.

Ainsi fonctionne la culture de la guerre que je dénonce avec conviction et force au titre de messagère de culture de la paix nommée par la commission de la république française auprès de l’Unesco en l’an 2000.

 

La dette aux femmes, aux mères est déjà considérable, inépuisable. Elle a l’ampleur des flots de larmes versés sur la misère. Je sais que la remise des médailles et les commémorations ne ramènent jamais les sacrifiés, les jambes ou bras manquants.

Les états qui continuent à cautionner la guerre et la violence comme outils de résolution des questions conflictuelles, qui font l’apologie du meurtre en justifiant les crimes, les peines de mort, les exécutions, les attentats terroristes, qui ignorent tout de la dette aux mères, de la « dette à la nature mère nourricière », qui continuent à fabriquer les outils de la guerre, qui refusent d’entendre et de comprendre le langage de la culture de la paix, d’éduquer leurs jeunes générations à la paix, sont les premiers responsables de la dégradation de nos conditions de vie et de survie sur notre belle planète.

 

Au nom de mes enfants, de mes petits-enfants, de mes parents décédés et de mes grands parents inconnus, de ma famille républicaine et populaire, je proteste vivement contre l’instauration d’une journée nationale qui n’aurait comme objectif que de remuer les vieux fantômes de l’histoire, niant la liberté de penser acquise depuis 60 ans, la construction de l’amitié avec le peuple allemand et sans aucune considération pour la construction spirituelle d’un avenir de pacification qui passe par les prises de conscience, des actes de repentance, de pardon, de réparation, de reconnaissance mutuelle et de réconciliation.

 

Consciente que l’éducation à la culture de la guerre est une impasse dans laquelle je ne puis laisser mon pays continuer à engager ses forces vives sans protester vigoureusement, j’ai écrit une lettre, la réponse que j’aurais pu adresser à mon fils si j’avais été la mère de Guy Môquet, la lettre que j’adresserai à mon fils s’il était Guy Môquet.

La jeunesse en quête d’aventures et de reconnaissance doit être questionnée sur le futur, pas seulement informée de l’histoire.

Qu’il me soit accordé de lui apporter ma contribution de femme de paix.

Qu’il me soit accordé le 22 Octobre de lire officiellement et publiquement cette « lettre à mon fils » et mon poème « au nom des mères », car je ne puis accepter que cette journée soit uniquement destinée à rappeler aux consciences défaillantes les crimes de guerre dont l’assassinat de Guy Môquet.

Que les monuments aux morts de notre pays soient peu à peu transformés en monuments à la mémoire, à la paix et à la vie, comme l’a été le monument aux morts du village de Balazé en Ille et Vilaine, monument réalisé par le grand Sculpteur Louis Derbré et sur lequel figure le nom de mon grand-père, Alexis Robert.

Que ces lieux de témoignage gardent le souvenir de ceux qui se sont sacrifiés pour nous dire que la guerre n’a aucun avenir et  qu’elle ne sert en aucun cas la dignité de la condition humaine.  

 

Il ne faut jamais oublier qu’avant d’avoir été considéré comme résistant, Guy Môquet a été considéré comme terroriste par l’armée d’occupation, et par la police du gouvernement français de Vichy.

Il faut se souvenir ou apprendre que la culture de la guerre implique la désignation de héros, de terroristes et de traîtres, et que selon le camp dans lequel on le place, le même personnage devient soit un héros, soit un terroriste, soit un traître.

 

Réussir ma vie, c’est montrer largement les visages de la paix, servir ses ambitions, recevoir les moyens de réaliser ses représentations.  

Car c’est la trace de vie que je souhaite laisser et la page d’histoire que je désire écrire avec témoignages, expérience et talent.

Et, pour ce faire, au nom de la justice sociale, de l’équité et de la dignité, je viens réclamer le paiement de la dette de la république française à mon égard, à l’égard d’une femme parmi les autres.

.

 Pour terminer cette lettre, je propose à tous nos élus et à tous nos enseignants d’intervenir personnellement, comme vous pouvez le faire vous-même, pour que soient lues dans les écoles, les collèges et les lycées, la Déclaration Universelle des Droits de la personne humaine et la Déclaration Universelle des Droits de l’enfant.

   

Je désire vivement que vous entendiez mon point de vue, et si vous pouviez le partager avec moi, mon espoir serait grand. Tout au moins, j’aimerai que vous le discutiez avec votre conscience.

Je vous remercie de m’avoir accordé votre temps, votre considération et votre attention jusqu’au bout.

 

Dans l’attente d’un suivi, veuillez agréer, Monsieur le Président de la république française, l’expression de mes respectueuses salutations.

 

 

Marie Robert, artiste et auteure, ce 21 Septembre 2007

  Journée internationale de la Paix décrétée par les Nations-Unies

 

 

Note d’auteur: 

Conformément à la loi sur la propriété intellectuelle et artistique, ce texte ne peut être reproduit sans autorisation au préalable de l’auteur. Après obtention du droit de copie et de reproduction,  la mention suivante doit apparaître :  

© Marie Robert, artiste nommée messagère de la paix à l’Unesco en l’an 2000 – texte écrit en septembre 2007 – dépôt SACD

 

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« Au nom des mères »

Poème de Marie ROBERT,  écrit pour le 7 mai 2006 

Et lu à l’Inauguration du Monument de la paix et de la vie, Sculpture de Louis Derbré

  « Dédié à  la mémoire de mon grand-père Alexis

Et à  celle de tous ceux dont les noms figurent sur les Mémoriaux des guerres partout dans le monde» 

 

 

Que reste t’il ?… D’eux

Des noms en procession de sacrifiés,

une croix de guerre ternie au ruban défraîchi,

un portrait déposé au plancher d’une armoire ou au ciel d’un buffet 

un voile noir de deuil brodé au point du jour par une veuve en pleurs,

et dans les souvenirs de toutes les familles brisées,

le poids lourd d’une angoissante absence,

l’inscription douloureuse d’une blessure muette 

dans les âmes déchirées par l’esprit de la guerre

 

Quels fantômes reviendront?

Quels symboles retiendrons-nous à la cordée de nos passions?

Des corps déchiquetés dans la folie, l’inépuisable amoncellement?  

Portée aux nuées par ses parents, l’envolée vers la vie d’un enfant innocent?

 

Nous voici aujourd’hui au chevet de ces disparus chers à nos cœurs désolés,

gardant en héritage dans nos mémoires traumatisées,

le flot cru de ces vies arrachées par milliers à l’affection des leurs

 

Depuis la nuit des temps, la souffrance indicible,

le calvaire dressé, la descente aux enfers,

le cri sourd de la mère n’ayant pas recueilli pour pleurer en silence 

et dans ses bras ouverts le fruit mur de sa chair,

des piétas impossibles à sculpter dans la pierre, 

des femmes éplorées portant la perte, portant la peine, infiniment!

Deuils de fils, de maris, de frères, de pères, 

défunts sans sépulture sur des champs de bataille,

ensevelis par des éclats d’obus dans des tranchées lointaines labourées par la haine

 

Que reste t’il? … D’eux!

Des prénoms…  Interminable liste et redoutables ombres de village en village, 

partout sous l’épais voile des ténèbres insaisissables, s’est engouffré l’espoir

Longue et interminable guerre!

emplissant les greniers de la moisson des amertumes et des rancunes,

les caves de la récolte des raisins de misère, des vins de la colère

engloutissant sous des décombres la force vive d’une génération de pères,

bâtissant des foyers de détresse qui échappent à la conscience de l’humaine fraternité

 

Combien faudra-t-il essuyer de larmes et de pleurs

pour laver et guérir les méfaits de l’histoire par des gestes de paix?

Et combien faudra-t-il de cœurs battant à l’unisson du rythme des moissons,

en lente vibration pour oser aujourd’hui être « offrande à la vie »,

écrire tous les chemins divins de la nature en liesse,

sculpter en permanence le mot aimer, le mot accompagner et le mot s’élancer 

en puisant à la glaise des caresses de soie

et aux nuits étoilées des infinis à rassembler au cœur de joie

pour embellir le foyer de nos âmes, 

renouer les fils brisés de nos histoires en tissant pour demain,

sans arme et sans larmes

  

Que reste t’il? … D’eux

Des âges…  Artisans, paysans, à l’appel du tocsin,

ils sont partis de leurs hameaux, de leurs maisons,

quittant le chant des cloches qui sonnent l’angélus,

pour le bruit des canons qui tonnent le déluge

Mon père avait deux ans, l’âge de cet enfant soulevé dans les airs

quand son père est parti et fut tué à l’ennemi

 

Ceux dont les noms fleurissent au milieu des villages, et qui, jamais,

jamais ne nous sont revenus,

ont droit qu’en notre cœur, l’amour vienne et prie!

 

Avons-nous fait le deuil de tous ces corps meurtris en pays barbarie

sans les mettre à la tombe, sans les mettre à l’abri?

Sur le socle de la mémoire, leurs visages oubliés sont de nouveau gravés 

et leurs noms en racines se rattachent à l’espoir

du futur engendré aux élans de leur descendance

Du couple en harmonie, ressuscite la vie dans la tendresse de son printemps 

Demain sera un autre jour si aujourd’hui bouleverse les images d’un trio infernal, 

l’arme et le bras qui frappe, les larmes

Demain sera un autre jour si aujourd’hui révèle une trinité créatrice qui célèbre la vie,

la mère, le père, l’enfant!

Faire renaître l’espoir! Lui offrir la jeunesse éternelle!

L’art écrit des futurs qui nourrissent nos âmes, et éclairent nos nuits

Nos Amours déchirés viennent prendre à la source quelques gouttes de paix

révélant des aurores, aubes claires et fragiles au lendemain des crépuscules confus  

 

Répéter les désastres? Réveiller les blessures? 

Non, réparer et guérir en cueillant à la paix ce qu’elle offre de terre

pour la porter en offrande à l’univers vivant!

Semons, cueillons et récoltons à chaque saison de nos générations

les bienfaits incarnés dans le principe de vie!

Enracinons nos pieds dans la terre apaisée!

Que brille en nos regards fragiles le diamant des amours féconds!

De la Division à l’union, de l’opposition à la réconciliation!

Du couple anéanti à l’alliance bénie!

Nos enfants sont des liens d’éternité pour traverser le temps,

Nos enfants sont notre lumière pour délivrer les êtres des destinées d’adversité

Aimons la vie! Oui! Célébrons la vie!

 

Porté à bout de bras par ses parents,

ici, un enfant tend ses mains vers le soleil et les étoiles,

touchant la pluie du ciel dans les souffles du vent,

et malgré les bourrasques, et malgré les orages,

reçoit des firmaments illuminés de la puissance

la force d’exister infiniment

Il transmet l’énergie aux âges précédents

pour que graine d’espoir puisse réensemencer la terre désertée

Ceux qui douloureusement sont morts pour la patrie

ont droit qu’en notre cœur l’amour vienne et prie!

 

Que choisir aujourd’hui pour demain,

le porter dans nos mains, nues, sans arme et sans larmes?

Balazé a choisi la paix, la mémoire et l’élan

La paix invite nos consciences à offrir à l’enfance

une terre d’exigence, une terre d’espérance 

Elle porte avec audace les couleurs de l’amour qui assemble et engendre

Balazé a choisi de porter la vie ! La vie à travers moi dit « Merci »!

 

 

 

Note d’auteur: 

Conformément à la loi sur la propriété intellectuelle et artistique, ce texte ne peut être reproduit sans autorisation au préalable de l’auteur. Après obtention du droit de copie et de reproduction, le nom de l’auteure doit apparaître et être mentionné de la façon suivante

© poème de Marie Robert, artiste nommée messagère de la paix à l’Unesco en l’an 2000 – Mai 2006

 

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