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Opération Guy Môquet 2007

La lecture de la « lettre d’une mère à son fils »,

 « Lettre à mon fils » s’il avait subi le sort tragique de Guy Môquet,

 

A eu lieu à PARIS le lundi 22 Octobre 2007

 au Trocadéro à 16 h. 30

Sur le Parvis des Libertés et des Droits des Femmes et des Hommes

 

Cette lettre a été écrite et sera lue par Marie Robert, écrivaine et actrice de la Paix

Nommée Messagère de Culture de la Paix en l’an 2000 à l’UNESCO

Par la Commission de la République Française,

Et Membre du Cercle des Ambassadeurs de la Paix de Genève

 

 Des  « Femmes de parole » se sont exprimées, avec des témoignages, des lettres reçues,  leurs poèmes : Nicole Barrière, Nazand Bégikhani, Marguerite Bertoni,

Huguette de Broquevelle, Geneviève Clancy,

Françoise Coulmin, Thanh Van Ton That...

 

 Le message de soutien reçu de Fédérico Mayor,

ancien Directeur Général de l'Unesco

 et Président de la Fondation Culture de Paz à Madrid a également été transmis

 

 

©  Textes des lettres de Marie ROBERT, nommée MESSAGERE de CULTURE de la PAIX à l’UNESCO

En l’an 2000 par la commission de la république française auprès de l’Unesco

 

Lettre de présentation:

Chers amis

 

Texte 1)              

 « Lettre d’une mère à son fils, ma lettre à mon fils »

Texte 2)        tagique que Guy Môquet

 A tous les citoyens Français et à tous les citoyens du monde,         

Aux peuples des Nations Unies

Quelques commentaires, réflexions et observations sur la lettre de Guy Môquet

 

Texte 3)     

Lettre au Président de la république française, Nicolas Sarkozy,

Et à tous les chefs d’état des pays membres des Nations-Unies

 

Poème " au nom des mères"

 

*m'écrire, échanger, apporter soutien

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  Lettre de présentation : chers amis

 

 

 

Mes amis,

 

Le Président de la république française a choisi d’instituer une journée nationale pour commémorer la date d’une exécution, celle du jeune Guy Môquet le 22 Octobre 1941.

En effet, il a annoncé qu’il fera lire la lettre d’adieu de cet adolescent condamné à mort à l’âge de 17 ans et demi à tous les élèves de seconde dans les lycées de France.

En tant que messagère de culture de la paix nommée par la commission de la république française auprès de l’Unesco en l’an 2000, je ne peux laisser une initiative personnelle d’un chef d’état devenir une « institution de fait » et non de droit dans l’éducation de notre jeunesse sans me manifester, et cela pour diverses raisons que vous comprendrez en lisant les 3 textes que je viens d’écrire pour expliquer mon point de vue d’ambassadrice de la paix.

 

Texte 1)              

 « Lettre d’une mère à son fils, ma lettre à mon fils »

S’il avait dû subir le même sort tragique que Guy Môquet

 

Texte 2)       

 A tous les citoyens Français et à tous les citoyens du monde,         

Aux peuples des Nations Unies

Quelques commentaires, réflexions et observations sur la lettre de Guy Môquet

 

Texte 3)     

Lettre au Président de la république française, Nicolas Sarkozy,

Et à tous les chefs d’état des pays membres des Nations-Unies

 

Je vous en souhaite une lecture attentive et j’espère que ces trois longs textes seront sujets à dissertation et réflexion dans les lycées de France, mais aussi sur toutes les scènes où se représentent la violence et la guerre.

Personnellement, je vous engage à apporter votre point de vue sur cette décision qui n’est pas sans conséquence sur la construction des esprits de toute une génération.

 

Parce que l’école ne m’a pas apporté les bases de la culture de la connaissance dans le dialogue avec l’autre, l’affirmation et l’estime de soi dans la sérénité, j’ai consacré quarante années à réfléchir à l’éducation des mots, des gestes et des images et à leur portée culturelle.

Et pendant ces quarante années, j’ai construit des actes de culture de la paix avec des mots, des gestes et des images, pour pallier à une lacune considérable de notre philosophie de vivre ensemble et à une lacune immense concernant l’engagement de la parole des femmes dans les générations qui m’ont précédée et qui, en me léguant leur silence, m’ont confié leurs secrets, leurs blessures cachées en héritage. La teneur de mon premier livre « l’urgence d’aimer » écrit il y a vingt ans et édité en 1996 est plus que jamais d’actualité.

 

Parce que les moyens dont dispose la France, l’éducation nationale et le ministère de la culture en particulier, doivent avant tout servir la cause de la paix et que les artisans de paix qui foisonnent dans notre pays sont « invisibles » aux yeux du grand public, oeuvrant le plus souvent avec beaucoup de convictions et d’énergie humaine mais avec très peu de moyens financiers, je me dois de dire que l’argent collectif dépensé pour la mise en œuvre de la journée du 22 Octobre 2007 serait mieux utilisé s’il servait à faire connaître et à lire la Déclaration Universelle des Droits de la Personne Humaine (de l’homme) à toute notre jeunesse, et non cette tragique lettre.  

 

 Faire régression avec l’apologie de la résistance alors que nous avons déjà créé l’Europe avec l’Allemagne et commémorer l’exécution d’un enfant inscrivent la culture de la guerre dans sa continuité historique. 

Mes amis, célébrons la vie, la naissance, la renaissance, le changement de nos mentalités pour émerger enfin de la tragédie de la culture de guerre. Traduisez ces lettres en toutes les langues. Faites circuler mon message. Merci de votre aide et de votre attention.

Avec mes meilleurs sentiments de paix

Marie Robert

 

*m'écrire, apporter votre soutien à mon initiative, rassembler les énergies, réaliser ensemble des actions cohérentes

*retour tête de page

 

TEXTE 1/3

« Lettre à mon fils » s’il avait subi le même sort que Guy Môquet

  

Mon cher enfant, mon bien-aimé fils,

 

Ta  lettre m’a bouleversée jusqu’au tréfonds de mon âme de maman.

Ce petit morceau de papier avec ton écriture est la dernière chose qui me soit parvenue de toi.

Je voudrais que tu saches le poids du chagrin que je porte au fond de mon cœur depuis ton exécution, dans quels abîmes j’ai été plongée, seule avec ce drame qui a brisé mon espérance légitime et ma foi en l’homme!

Ma pensée toute entière s’est enfoncée dans une tristesse infinie, une dépression aussi profonde que la plus sombre des vallées de notre planète, celle dont le torrent de larmes arrachées au ciel ne voit jamais le soleil. J’ai lu et relu ta lettre tant et tant de fois ! Elle était l’ultime expression de ta vie! Chaque fois, je t’imaginais encore vivant au moment où tu l’écrivais dans la cellule de ta prison.

Vivant encore ! Vivant quand tout est encore possible ! Moi, je t’avais donné la vie. Les hommes qui t’ont condamné te l’ont repris. Ils ignoraient le don et la grâce. Ils méprisaient le miracle vivant. Faire le deuil de cette ignoble histoire m’a été impossible. Comment consoler le ciel et la terre ?

N’est-ce pas une pure folie, la guerre qui t’a arraché brutalement à ma tendre affection ?

Est-il possible d’accepter à jamais l’injuste sentence de mort qu’ils t’ont infligée ?

Est-il possible de penser à jamais que la vengeance est bénéfique et que la peine de mort est une punition juste ? Quelles sortes d’esprits peuvent légitimer cela ?

Est-il possible de ressasser inlassablement les méfaits de cet horrible déchaînement de circonstances qui m’a privée de ta chère présence et de ton soutien de fils aimant ?

 

Accepter tout cela serait le ranimer sans cesse et le cautionner. Mon cher fils, cela m’est impossible. J’ai le devoir de dénoncer les bourreaux qui ont fait de toi leur victime alors que tu n’étais encore qu’un enfant. Ils t’ont privé de tous tes droits, ils t’ont sacrifié à leur cause : la terreur.

Je n’ai pas eu le droit de te voir pour t’embrasser sur les deux joues et sur le front pour te bénir, je n’ai pu ni te serrer entre mes bras une dernière fois ni te dire adieu.

Au fil des années qui se sont écoulées depuis cette date terrible, personne ni rien n’a permis à la mère blessée que je suis d’épuiser sa douleur. Elle est ancrée au fond de moi à jamais.

J’aurais voulu prier les hommes de te laisser en vie. Je prie aujourd’hui pour les hommes afin qu’ils se réveillent, sortent de leur torpeur et de leur violence, et qu’ils respectent la vie qui a été formée, transformée et nourrie dans le ventre de leur mère. 

 

Accepter tant de privations, d’injustices et d’interdictions, tant de renoncements, tant de traumatismes sans me révolter intérieurement, sans exprimer ma souffrance, sans dire au monde ma douleur, sans lui dévoiler son inhumanité, accepter tout cela en silence et passivement me condamnerait à demeurer pour toujours l’otage de ces ignominies, l’esclave inculte d’une culture de la haine.

 La haine est une émotion destructrice. Elle emporte tout sur son passage dans un tourbillon de pensées, de paroles et d’actes malfaisants. 

 

Comment ai-je pu survivre à cet horrible jour, le 22 octobre ? Par la révolte, mon fils !

La révolte ! Mon courage n’a pas été d’accepter « courageusement » ta mort comme tu me l’écrivais, ni de me résigner.

Non, mon cher fils, mon vrai courage a été la révolte, la révolte des esclaves, la révolte des gens soumis et qui n’en peuvent plus de subir, de supporter des injustices.

J’ai appris peu à peu à devenir une femme libre, insoumise ! Et je le suis plus que jamais aujourd’hui en 2007 car un nouveau président de la république vient raviver notre tragédie familiale en utilisant ta lettre comme un objet de culte et de culture. Elle ne peut avoir cette vocation. Et je suis à nouveau révoltée.

Oui ! Mon enfant ! L’énergie de mon cœur qui bat a servi la révolte profonde et salvatrice qui a surgi en moi pour me donner le courage indéracinable d’émerger de ce cauchemar, de sa violence, et pour continuer à vivre.

La révolte des esclaves qui refusent l’indignité pour eux-mêmes et pour leurs enfants !

J’ai appris à transformer peu à peu ma révolte interdite et silencieuse pour ne pas me perdre dans les désordres de la folie, et parce que mon autre enfant avait besoin de moi.

 

Il existe un mot que j’ai appris à comprendre, un mot que j’ai dû apprendre à aimer, à faire mien pour qu’il résonne inlassablement au fond de moi-même, auquel j’ai dû donner du sens pour ne pas sombrer définitivement dans l’amertume, la rancoeur et le désespoir.

C’est le plus beau mot de ma langue maternelle : Liberté ! Ma liberté de mère, ma liberté de femme, je les ai conquises pour dire « plus jamais cela » !

 

Mon bel enfant, tu étais le premier de mes fils, un amour d’enfant, un frère aîné tant aimé.

Tu es venu au monde parce que j’ai aimé un homme, ton père, d’un amour sincère et profond et parce que j’ai aimé de toutes mes forces vives la Vie.

Tu es né de ma chair et de cet amour qui portait en mon sein toutes les promesses que la Terre peut engendrer, la grâce d’une expérience vivante, la construction d’une existence épanouissante remplie de satisfactions, de plénitude et de joies simples. Tu avais ce droit-là.

Je t’ai accouché comme on dépose en un nid un trésor. Car tu étais unique. Pour sa maman, chaque enfant est unique avec ses différences, chaque enfant est irremplaçable.

Je t’ai allaité pour que tu deviennes beau et fort, que tu sois vif, intelligent, bien équilibré.

Je t’ai vu grandir avec tant de bonheur, faire tes premiers pas, apprendre à parler.

Je t’ai appris à dire merci et s’il te plaît, à partager, à donner, à communiquer avec les autres, à aimer, à te respecter. Je t’ai donné tant d’amour ! J’en avais encore plein l’outre de mon cœur pour toi, pour toute ta vie.

 

Je suis très âgée aujourd’hui.

Il y avait un puits d’amour, d’espoir et de lumière au cœur de ma jeunesse quand je t’ai accouché.

Il y a toujours un puits d’amour, d’espoir et de lumière au cœur de la jeunesse.

La jeunesse a besoin de l’intense énergie de la beauté pour construire de manière positive ses relations avec le monde.

Tes bourreaux ont pillé la tienne pour y déverser des poisons mortels qui se nomment sacrifice, punition, sanction, mépris, humiliation, haine, vengeance, rancoeurs avec tout leur cortège d’idées noires. Ceux qui t’ont mené au poteau d’exécution ont fait de toi la victime de leur cruauté!

 

En mon cœur de femme, j’ai pensé que je t’éduquais pour la vie, pour te voir un jour être le père de mes petits enfants, pour avoir un jour le bonheur de les voir naître, grandir et se développer dans la joie, la confiance et dans la paix.

Puisqu’il est normal que les enfants devenus adultes accompagnent leurs parents dans la vieillesse, je pensais que tu me survivrais et que tu serais notre précieux soutien quand nos forces diminueraient.

Les générations se succèdent les unes aux autres.

Les enfants succèdent à leurs parents qui voient naître leurs petits enfants pour qu’ils deviennent un jour à leur tour des parents.

Il en est ainsi depuis l’aube de l’humanité pour qu’à travers notre arbre familial, la vie se soit incarnée jusqu’à toi.  

 

Quelle chance est plus naturelle que celle de devenir le rameau d’un arbre chargé de beaux fruits, de beaux enfants qui viennent embellir la diversité créatrice de notre humanité. Nous devrions savoir que nous sommes riches de nos différences et apprendre à être dignes et fiers d’incarner cette humanité !

 

N’est-ce pas là le programme juste et cohérent d’une famille qui se ramifie de générations en générations ? 

N’est-ce pas là le programme juste et cohérent quand on croit en Dieu ? Et quand on n’y croit pas ou plus, n’est-ce pas là le programme logique de toute la vie humaine créée par la nature ?

 

Tu étais, tu es et seras à jamais une part de moi incarnée pour l’avenir, une fleur de la jeunesse à laquelle l’humanité dans sa barbarie arrogante et insolente a osé interdire de produire des fruits. Ton exécution a laissé à jamais une cicatrice béante aux marques indélébiles sur ta branche de vie qu’ils ont coupée en pleine poussée de sève printanière.

Aucun baume ne l’effacera jamais. On n’efface jamais les assassinats. On peut simplement guérir de la maladie de la guerre, le choisir librement en puisant dans sa force intérieure et dans sa  capacité à penser.

  

Mon enfant, dans les traditions, les habitudes et les lois qui président à la gestion des rapports humains, l’acceptation et l’institution de la guerre est la pire de toutes. C’est une anti-relation. Elle brise les liens. Elle est dirigée contre notre Mère Nature et contre Dieu pour ceux qui y croient, contre toutes les créatures et contre tout ce qui s’oppose à l’expansion du pouvoir de quelques personnalités à l’égo surdimensionné qui n’ont que le culte d’elles-mêmes. 

La loi du plus fort par la guerre est devenue une loi injuste depuis que l’humanité a inventé les mots liberté et égalité, depuis qu’elle a pensé et écrit la Déclaration Universelle des droits de la personne humaine.

Avec brutalité et férocité, avec perversité, la guerre prive des enfants de leurs parents, prive des parents de leurs enfants, et prive des enfants de leur légitime aspiration à une vie riche, fructueuse en expériences et en prises de conscience, à une vie bien remplie. Elle les prive de leur descendance, rendant définitivement stérile un rameau de l’arbre de la vie.

La guerre prive beaucoup d’êtres de leur accomplissement en les traumatisant, en les humiliant, en les anéantissant, en les mutilant.

Tu as été privé d’un avenir qui pouvait t’apporter l’expérience et la satisfaction des combats menés non pas contre les autres, mais contre soi-même pour progresser vers plus de conscience, de savoir - être et d’amour à recevoir et à donner.

Aucune mère, et je l’espère, pas même la femme de l’actuel président de la république française, ne souhaiterait que son fils bien-aimé subisse le même sort que toi.

 

Crois-moi, mon cher fils, j’aurai préféré ne jamais exister plutôt que de mettre au monde un être à qui la société a fait subir un sort aussi injuste que le tien, auquel elle a infligé un châtiment aussi douloureux.

Ne jamais exister plutôt que de te voir sauvagement exécuté et faire partie du lot innombrable des sacrifiés.

Notre Mère la Nature ne voulait pas cela.

Dieux les pères ne voulaient pas cela non plus.

Et moi qui ne crois plus en rien, penchée sur un désespoir infini, animée de ma libre révolte, puisant chaque jour dans ma solitude le vrai courage de ma pensée et de mes paroles, je ne le voulais à aucun prix.

Ce prix du sacrifice, nous l’avons assez lourdement payé.

Ce prix à la couleur du sang versé, des larmes, à l’odeur des crimes et des meurtres, toujours réclamé depuis des siècles et des générations dans la « culture des hommes entre eux », ce prix-là, je dis qu’il faut refuser de continuer à le payer.

Il renforce dans la nature humaine son goût immature pour la tragédie, pour la mort violente mise en scène et donnée en spectacle, donnée en pâture et en tribut à l’horreur.

Il nie la générosité de la nature humaine. Il nous appauvrit spirituellement et exprime nos grandes pauvretés et misères intellectuelles.

 

Mon petit, confrontée à mon désespoir et à ma douleur intime, j’ai été obligée de beaucoup réfléchir depuis qu’ils t’ont tué.

Continuer à servir passivement la culture de la guerre, à me taire, je ne le puis plus.

Ce serait accepter d’être amputée à jamais d’une partie de moi-même, de la condamner à devenir l’ennemie de l’autre.

Ce serait accepter un désordre social qui condamne une partie de ses enfants à être sacrifiés, esclaves de l’autre, une part de soi humiliée, anéantie ou exclue.

 

Mon cher fils, tu me demandais d’être courageuse. Mais tu sais bien que le courage vient du cœur. Mon cœur de mère ne peut pas comprendre ta mort dans des circonstances si cruelles.

Ils t’ont choisi pour être leur victime, leur martyr pour l’exemple, et aujourd’hui on voudrait faire de toi un exemple pour une jeunesse désabusée et désorientée, une sorte de héros « gardien et sauveur de la culture ancestrale des pères », du temple des pères sacrificiels.

Tu as cru que devenir un homme, c’était apprendre le combat, trouver des adversaires pour apprendre la lutte. Mais pour moi, ta maman, devenir un homme, c’est apprendre à vivre, apprendre la vie.

Etre un homme, mon fils, c’est être en vie, donner la vie, la porter et l’aider à s’exprimer dans tout ce qu’elle a de force et de vitalité, dans tout ce qu’elle a de créatif.

 

Comme nous avons tous souffert ! Nous avons souffert pour nos convictions personnelles. La police de la république française a emprisonné ton père pour ses opinions politiques et ses engagements communistes. Elle l’a déporté et incarcéré en Algérie.

Tu n’as pas pu le supporter, moi et ton petit frère non plus.

Tu as compris qu’il y avait une atteinte aux droits fondamentaux de la personne humaine : poursuivre quelqu’un pour ses idées, son appartenance à une communauté religieuse ou politique est une faute grave commise par le gouvernement de notre république car dans sa constitution, celle-ci garantit à chacun de ses citoyens la liberté de pensée et d’expression.

Ta révolte nourrie des blessures de l’adolescence, associée au besoin de sauver ton père et de partager ses idées, de suivre la voie qu’il avait tracée, explique tes engagements. Tu as pensé qu’un fils digne de ce nom doit accepter de reprendre, de transmettre et de défendre l’héritage du père. Je comprends ton point de vue.

Ta révolte adolescente pouvait-elle servir à réparer l’injustice et l’affront subi par notre famille ?

Est-il acceptable d’être condamné pour ses opinions politiques ?   

Est-il acceptable d’être désigné comme otage pour satisfaire la brutalité et la cruauté des autres ? 

Je ne peux oublier que c’est l’état français lui-même qui t’a choisi pour être remis à l’ennemi et exécuté par les allemands.

Je ne peux oublier que tu as payé de ta vie une dette à l’état français, une dette injustifiée et injustifiable.

Je ne peux effacer la dette que cette république a contractée à mon égard.

 

Car tu étais ma bénédiction du ciel, mon espérance portant le futur.

Tu es mort assassiné par la haine des hommes, dans une guerre où les pires brutalités qu’un homme puisse infliger à un autre homme se sont exprimées avec un acharnement morbide et pervers.

Et je ne suis pas encore assez dure avec tes bourreaux !

Que dis-je, dans une guerre où tout homme adulte aurait dû se savoir responsable de ta jeunesse, aurait dû s’interdire d’infliger une sentence de condamné à mort à l’enfant naïf et innocent qui s’abritait derrière ton adolescence brisée par les injustices subies.

 

Et malgré tout cela, tu  m’écrivais « Que ma mort serve à quelque chose ». 

Mon cher enfant, quelle est l’utilité du sacrifice, ce vieux problème de l’humanité avec elle-même ?

Le sacrifice est un crime, un meurtre et comme tel, punissable par la loi. C’est un héritage tenace de nos vieilles croyances.

Quelque chose de barbare en nous pense qu’en sacrifiant une partie de ses fils et ses filles, une communauté peut se souder, conjurer le sort, vaincre la fatalité et obtenir des gains, des profits, des grâces, l’estime de quels dieux mythiques ou modernes ? Nous sommes conditionnés par de vieilles mentalités, par le vieil homme ignorant et inquiet qui sommeille en nous. Mais il est temps d’ouvrir les yeux, de se réveiller, nous créons les réalités.

 

Vois-tu, mon cher enfant, j’ai traversé tant d’années chargées de ces souvenirs dramatiques et terribles ! Il n’y a pas assez de mots pour décrire l’horreur, le chagrin immense et la tristesse enfouie à jamais au plus profond de mon cœur de mère, pas assez de mots pour parler de mes blessures,  pour en souhaiter la guérison et en obtenir la réparation.   

 

Je suis une vieille femme à présent. Mon grand âge et tout le chemin parcouru depuis que j’ai reçu ta lettre doivent forcer le respect que la France a contracté à mon égard.

Et je me sens en plein droit de réclamer à cet état le paiement du préjudice que j’ai subi en te perdant.

En assassinant mon enfant, on a assassiné mon cœur de mère et mon espérance de femme.

Cette république peut-elle comprendre cela ? Elle s’était pourtant constituée sur la reconnaissance des droits du citoyen et cependant, tous ces droits t’ont été refusés.

 

Quelle dette immense est celle de la France à l’égard de toutes les mères qui ont été privées de ce droit fondamental : le droit à la vie pour leurs enfants, leur droit de ne pas être tués, assassinés par la haine des autres.

Quel crime avais-tu commis ?

Celui de jouer au petit soldat comme un enfant en culottes courtes entraîné malgré lui dans un jeu de massacre ?  Il est vrai que tu avais été habitué à tous ces jeux de garçons qui ritualisent le combat et en font un acte d’affirmation et de bravoure.

Sais-tu combien de jeunes comme toi ici et là dans le monde sont prêts à aller au sacrifice croyant combattre un ennemi désigné comme la source de tous leurs malheurs, alors qu’ils ne sont que des victimes sous l’influence des manipulateurs.

Terroristes pour les uns, combattants pour la cause pour les autres, en tout cas sacrifiés au désastre collectif, à la faillite spirituelle de l’humanité, au profit et pouvoir de quelques gourous, chefs d’état ou maîtres à penser.

 

A 17 ans et demi, en pleine adolescence, tu étais encore un enfant mineur.

Avais-tu seulement connu l’amour d’une jeune fille ?  Avais-tu été aimé en retour ?

C’est de tout l’amour, le nôtre et le tien, que tes bourreaux t’ont privé, oui tes bourreaux, français et allemands confondus dans le chaos et la lâcheté des guerres !

Cette guerre des adultes irresponsables et inconscients, cette guerre qui n’était pas la tienne.

Tu n’en avais ni l’âge, ni la connaissance, ni l’apprentissage, ni l’expérience, ni la compréhension.

 

Moi, je t’avais mis au monde pour apprendre à aimer et tu as été détruit par la violence et par la haine. Quelle déchirure !

Je suis aujourd’hui intimement convaincue que l’amour guérit de la guerre, de toutes les guerres, surtout des guerres que l’on se fait à soi-même.

Je suis intimement convaincue que, pour devenir un homme plus tard, il faut avant tout étudier le cœur de l’être humain.

L’homme ne sait pas encore utiliser son intelligence pour créer, construire et valoriser des relations humaines créatives et saines, des relations vivantes entre les peuples, des relations basées sur la confiance et le dialogue, la reconnaissance mutuelle et l’acceptation du droit que chacun a de vivre libre et digne.

Libre et digne !

 .

Mon cher enfant, je ne pouvais accepter passivement ton sacrifice sans devenir sacrificielle moi-même.

Tu sais que j’ai été courageuse pour embellir la vie des miens et pour leur apporter le meilleur avec ce que j’avais et avec ce que j’étais, mais mon cœur ne pouvait avoir subi une pareille agression sans dire un jour ce que je pense vraiment, ce que mon âme a supporté, mon déchirement.

Mon courage est celui de rappeler que tu es mort assassiné non pour sauver une cause, mais parce que tes droits n’ont pas été respectés.

Je n’ai pas su te protéger de ce désastre, ni toi, ni tes camarades qui aviez foi en l’homme, en le partage, en la construction d’un autre monde plus équitable, plus juste et dans lequel les richesses seraient mieux partagées.

 

Moi qui suis si vielle aujourd’hui, qui ai survécu malgré mon chagrin, ma tristesse et ma peine, qui ait survécu au tragique et au drame, je peux dire au monde d’aujourd’hui le fond de ma pensée.

Il n’est pas bon d’utiliser ton sacrifice et ton exécution sommaire comme un objet tragique, exemplaire et libératoire pour une jeunesse à l’énergie désorientée. Mais ce qui m’épouvante encore davantage, c’est l’utilisation et la mercantilisation de notre tragédie et de notre douleur, de la lettre qui nous était destinée, à nous ta chère famille, et seulement à nous, en faisant d’elle et de toi un produit de consommation et de marketing avec la production et la vente de timbres et de carnets frappés à ton effigie.

Et cela, je ne puis le supporter. Je ne peux supporter que ton exécution serve aujourd’hui de prétexte à l’affirmation d’un pouvoir politique.

C’est comme si tu étais trahi, exécuté une deuxième fois.

 

On a voulu faire de toi un héros de la résistance, alors que tu n’as été qu’un enfant martyr

Tu as été le martyr d’une humanité qui ne savait pas accorder à tous ses enfants la joie et le droit de vivre dans la paix et la dignité.

Tu ne peux devenir le héros d’une jeunesse violente, rebelle et incontrôlable à laquelle un « sauveur » croit promettre l’ordre en manipulant ses illusions perdues ou ses aspirations désespérées.

Récupérer ta lettre et en faire un objet de culte, orienter les esprits en occultant la vérité historique est une nouvelle dette que la république contracte à l’égard de tous ses citoyens et d’elle-même.

On ne se dédouane pas de la culpabilité historique en occultant une partie de l’histoire ou en la transformant en objet de vénération.

Ta mort n’a pas servi l’humanité. Elle n’est l’exemple, la révélation, l’apothéose que d’une seule cause : la barbarie. Elle a juste semé plus de haine dans le cœur des humains, plus de souffrance dans le cœur d’une mère, plus de peines dans le cœur des tiens.

Aucune mort violente ne sert la vie. Aucune guerre n’est juste. Aucun crime n’est justifiable.

Mourir par la guerre demeure le plus grand désastre que puisse infliger l’homme à son humanité et à son devenir.

 

J’ai traversé un siècle, te rends-tu compte mon enfant ?

A la fin de cette épouvantable guerre, des consciences éclairées, des hommes justes ont élevé leurs voix pour édifier les Nations-Unies. Ils ont écrit cette phrase en préambule de leur charte :

« Les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix » 

Seule la paix que j’ai cherchée en moi dans le recueillement, avec la volonté et la certitude intérieure que l’amour est plus créatif et plus fort que la haine, seule cette paix m’a permis de vivre si vieille.

J’ai appris à me savoir bien vivante, bien habitée, bien consciente de la petite vibration qui m’anime, la vibration de vie que je t’avais transmise et dont il manque la longue onde de ta branche sur l’arbre de mon histoire. J’ai appris aux enfants que la danse de la vie ne pouvait être une danse macabre faite de négations, de refus et de sacrifices.

La violence et la guerre sont culturelles et héritées, largement éduquées et reproduites par l’environnement de violence dans lequel se complaisent les esprits humains. 

La guerre alimente toujours la violence et la paix n’est pas le contraire de la guerre.

La paix est une création individuelle et collective dans laquelle nous nous refusons de commettre les atrocités et les abominations que l’humanité s’autorise et justifie en temps de conflits armés.

La paix n’est pas l’absence ou le gel de conflit. Elle est la création du dialogue, du savoir - être, de la parole exprimée pour affirmer la justice et le droit, la gratitude infinie en la vie.

Ce qui compte, c’est que nous apprenions à vivre les uns avec les autres, que nous acceptions de développer notre énergie pour vivre les uns avec les autres et non les uns contre les autres.

 

Là où tu es maintenant, sache que tu n’as pas été mis au monde pour être un enfant abandonné, trahi ou sacrifié. 

Sache que la nature n’a pas conçu les armes qui t’ont assassiné, sache qu’elle n’a pas conçu les armes qui m’ont causé une telle souffrance morale tout au long de mon existence.

Sache enfin que la vie qui s’est incarnée en toi avait un programme pour toi, sache qu’elle n’a pas produit la haine qui t’a conduit devant le mur des fusillés.

Dieu, la nature et la vie laissent aux hommes le choix de leur destinée. Pourquoi utilisent-ils si mal cette liberté ?

 

La culture de la paix en mon cœur a exigé que je ne serve pas inconsciemment ma propre culpabilité, trop souvent subie et héritée des générations précédentes, mais que je me penche avec courage et intelligence sur les racines de celle-ci pour la transformer en responsabilité face à notre avenir. C’est ce que l’on pourrait appeler faire acte de repentance.

 

J’ai été libre de haïr le peuple allemand qui t’a entraîné avec lui dans le tourbillon de sa folie désastreuse. J’ai été libre de haïr ce peuple français qui lui aussi avait permis à ce tourbillon destructeur de massacrer tant de vies et de détruire tant d’espoirs dans sa jeunesse en plein élan

J’ai été libre d’accorder mon pardon ou de le refuser. J’ai été libre du choix de ma conscience et malgré la douleur fulgurante ressentie en ma chair au moment où les balles ont pénétré ton corps, malgré l’horreur, malgré le crime, je continuerai à choisir toujours la vie pour apprendre à l’aimer.

 

La mort paisible viendra me prendre dans mon sommeil de veille femme épuisée. Elle viendra me chercher à l’heure qui lui convient, à l’heure qui me convient. Ensemble nous réengendrerons la création. Cette mort là sera acceptable puisque le cycle de la vie aura accompli à travers moi sa révolution dans la trajectoire de son évolution. 

 

Mais avant de mourir, avant de te rejoindre, j’ai le devoir de dire que les états et les gouvernements ont une dette aux mères, la dette du déficit d’amour : le prix de la souffrance, de la violence qu’ils engendrent et des sacrifices qu’ils réclament pour assouvir leurs ambitions, asseoir, assurer ou  maintenir leur pouvoir.  

      

Toi mon fils, tu aurais 83 ans aujourd’hui, des enfants et petits enfants, si tu n’avais pas été le jeu et l’enjeu de représailles, du pouvoir des hommes les uns contre les autres. Comme j’aurais pu t’aimer encore !

Que n’ai-je su assez te protéger, mon cher enfant, pour t’entendre aujourd’hui encore me dire « merci maman, merci la vie », pour t’entendre me dire encore « je t’aime, maman », pour que tu sois près de moi, que tu me tiennes la main à l’heure juste de mon dernier souffle.

 

 

Ta maman qui t’aime à jamais, ce 21 Septembre 2007