«
Connais-toi toi-même » est un programme impossible. Ce que je suis,
je ne le trouverai pas à l’intérieur de mon corps. « Je » est
ailleurs. Descartes croyait avoir trouvé le siège de l’âme dans
l’hypophyse, petite glande située à la base du cerveau. Toute sa
logique ne l’avait pas empêché de répondre par une stupidité à une
question mal posée.
Ce que
l’on trouve en moi, ce sont tous les organes prévus par
l’information génétique, collection définitivement rassemblée lors
de ma conception. Dès cet instant, tout était prévisible : mon
avenir biologique aurait pu être décrit par qui était capable de
lire les phrases écrites
sur
les molécules d’ADN lovées dans mes chromosomes. Le déroulement des
années n’a fait qu’actualiser ce potentiel inaltérable. Tous les
demains de mon corps étaient contenus dans son présent initial.
Mais
quel intérêt ont des demains qui tirent simplement les conséquences
d’aujourd’hui ? Cet univers biologique, rigoureusement programmé,
est insipide.
Pour les
animaux, la réalité semble s’arrêter à ce constat. Il se trouve que
les êtres humains ont eu la possibilité d’ajouter une étape à
l’aventure de leur construction. Grâce à la richesse de leur système
nerveux central, ils ont mis en place un réseau de communication
entre eux qui a fait de leur ensemble, l’humanité, une structure
unitaire ayant des pouvoirs propres.
Le plus
remarquable de ces pouvoirs est de faire naître une personne en
chacun des êtres qui constituent cet ensemble. Entouré de
l’attention des autres, chacun devient quelqu’un.
Ce
quelqu’un n’est localisé ni dans un corps, ni dans un organe. Il est
constitué des liens tissés avec les autres.
« Je est
un autre » disait Rimbaud. Non ! « Je est les liens que je tisse
avec les autres » nous dit Marie Robert. Et elle va jusqu’au bout de
cette évidence, faisant de ces liens la substance même de soi. C’est
tout le regard sur la vie des hommes qui acquiert une lucidité
révolutionnaire.
Comment
ne pas voir la vanité, la stupidité, la folie suicidaire de la
compétition, de la concurrence, des guerres ?
Il reste
la danse, et le jeu, et la poésie, et l’amour.
Oui,
aimer est urgent.